Qu'est ce qui se passe dans la tête des forains ce soir ? Quels rêves  traversent les pensées de ces gens de la nuit ? Car ils sont "de la nuit". Non pas de ces nuits mondaines mais des nuits de fêtes du peuple. Le "peuple" sans majuscule, sans honte et sans complexe qui vient prendre auprès d'eux un peu de plaisir.

Ce vendeur de barbe à papa qui a depuis longtemps dépassé l'âge de la retraite. Seul derrière sa petite remorque aux couleurs de sucres. Il n'a presque plus de dents et son visage porte les stigmates d'une vie qui n'a pas du se faire sans les poings. Est-ce qu'il rêve de pèche, de parties de campagne, peut-être de ses petits-enfants, ou mieux se souvient-il des bonheurs de son enfance ? Et celui qui tient ces petites machines à sous, est-ce qu'il rêve que c'est pour lui qu'elles rendent pièces et cadeaux et qu'enfin sa vie sera au grand jour avec sa petite femme qui tient la caisse et leur bébé qu'on aperçoit dormir dans la petite pièce de derrière ? Se dit-il qu'il va lui falloir choisir entre sa liberté et ses dures exigences ou ce collier confortable d'un travail  ordinaire ? Et l'homme du "tourbillon infernal" qui débite ses rengaines à chaque tour d'un ton passionné mais d'un regard absent, pense-t-il en ce moment à une petite femme quelque part, ailleurs, ou peut-être est-ce celle qui tient la caisse ? Rêve-t-il qu'à son tour il est devenu celui qui se crée des émotions et qui se prend au jeu et que demain il ne devra pas remballer sa lourde machinerie ? Et ceux du tir aux bouchons qui distribuent leur cadeaux de pacotille, se disent-ils qu'ils iront cet hiver à Paris, qu'il connaîtront la ville, les musées, leurs enfants à la main ?

Pendant ce temps le village déambule. Les gardes, l'air sérieux mais le regard qui s'illumine à chaque voisin rencontré. Les gendarmes eux ne s'illuminent guère. Ils ne sont pas d'ici. Ils ne font qu'une corvée de plus et les regards qu'ils croisent sont rarement de binveillance. Plutôt de la peur ou de la méfiance. Le maire serre les mains de ses possibles élécteurs. Ce soir ce sont les danses d'autrefois et des danseurs un peu plus âgès occupent la piste, avec l'air sérieux de ceux qui se souviennent et qui savent ou l'attention de ceux qui apprennent.

Les enfants s'endorment parfois sur leurs manèges et dans un avion un petit garçon croit qu'il est pilote et que de lui seul dépend le mouvement de cet avion. Ne dites pas "non" car cet enfant je le connais trop bien. Il ne sait pas encore que dans quelques années il décrira à son tour les rêves de ceux qu'il croise.

Pourquoi le sommeil tarde-t-il à venir et me fuit-il cette nuit ? Et si raconter les rêves des forains pouvait me me donner la clé de ce sommeil ?

Bonne fin de nuit à vous tous et que demain vous soit doux.