Mon cher Jean,

Vous nous manquez beaucoup aujourd'hui dans ce qui fut autrefois le doux royaume de France. Tout s'agite. Tout fait peur. Ceux qui devraient nous diriger avec sagesse et confiance semblent suivre le vent des envies éphémères de ceux qui les élisent. Tout est folie. Tout va sens-dessus-dessous. On parle de crise, de dette, des sommes si énormes défilent devant nos yeux qu'on se prend à avoir le vertige. On apprend que les peuples de ceux qui furent nos modèles antiques, la Grèce puis l'Italie, le pays de la sagesse et le pays du droit, sont devenus pays du mensonge et de la folie. Ceux qui devraient inquiéter nos puissants, qui devraient être pour eux, au moins une menace, une force opposable, ceux qu'on appelle "l'opposition" sont encore plus empêtrés que ceux qu'ils critiquent dans des calculs et des combines qui feraient peur au plus vil des voyous. Le travail est dur pour les petits. Les riches ont la crainte de perdre leur avoir. Triste tableau !

Et pourtant , si vous voyez comme en ce moment notre Provence est belle. Un été qui se prolonge au-delà de toute espérance. quelques grosses pluies sont venues remettre du vert dans les paysages et la lumière un peu descendante des fins d'après midi d'automne anime toutes ces couleurs. Chaque village semble avoir été redessiné avec un crayon magique. Tout est beau. Dans les ruelles, on arbore de beaux sourires. Personne n'arrive à croire à ce clin d'oeil magique que nous fait le temps. C'est le moment où il ne se passe pas grand chose. On attend les fêtes de Noël et la fin de l'année. Il y a bien peu d'agitation. Les jardins nous délivrent encore les derniers légumes de l'été, comme étonnés de ce retard prodigue. On déjeune dehors et ,si on allume parfois un feu le soir, c'est juste pour chasser un peu d'humidité et se grouper amicalement ou amoureusement autour.

"Pourquoi je vous manque ?" vous demandez-vous sans doute, "puisque le temps lui-même est là pour vous apaiser."

Il nous manque vos vers pour remettre chaque chose à sa place, les vanités des hommes, leurs sombres calculs. Il nous manque vos mots qui ramènent sur terre et qui redonnent à chaque chose sa place. On voudrait voir tomber les puissants sous des traits d'animaux. On voudrait rire de leur ridicule. On voudrait voir honoré le petit, le patient, l'humble ou le sage.

Et puis on voudrait rire de vos mots magiques, sourire encore plus souvent des rebondissements de vos courtes fables. On voudrait savoir que vous êtes là dans l'ombre et que vous sortirez pour rompre ce rythme absurde, ces peurs incontrôlées, ces mythes entretenus.

Bien sûr, il y a bien quelques amuseurs, quelques humoristes, quelques chansonniers. Mais ils se cantonnent à des mots qui cachent mal leur envie de complaire et ils flattent souvent ce qu'il y a de plus vil chez les hommes. Un rire de complaisance encore plus douloureux que le mal qu'il fustige.

Non ! Ce qu'on voudrait, ce sont vos mots. Ce sont vos belles rimes élégantes. Ce sont vos vers gracieux. C'est votre savoir qui nous ramène au plus profond de cette belle civilisation du savoir et de la sagesse.

On a besoin de vous. Descendez vite nous voir. Faites-nous parvenir vos belles lignes.

Pardonnez-moi de vous déranger à l'endroit de paix où vous devez être. Mais je crois que vous devez brûler d'envie d'intervenir.

Avec tout le respect du plus petit de vos admirateurs.