L'homme s'était couché, très fatigué : une journée pénible. D'abord le marteau piqueur et son bruit et cette poussière. Les yeux encore rouges, il avait attaqué du plâtre. Il faisait froid dans la grande maison vide. Le soleil brillait...mais dehors. Il était rentré le soir. Il s'était couché, seul. Elle était parti aider, mettre de la beauté et du bon goût de femme chez un de leurs garçons. La fatigue, le froid, la place vide : il s'endormit comme un roc.

La nuit. Le calme. Il se réveille. Il rejoint le monde des livres. Un vieux Francis Jammes et la douceur des mots. Et le temps passe et les yeux tout à coup se ferment et vient le monde des rêves.

Il est assis à son bureau. Il regarde ses amis les mots. Ils ont l'air affolés. Ils s'agitent. Ils chuchotent. Ils tend l'oreille : "On a perdu les Triples A ! On a perdu les triples A...". Il attrape le premier d'entre eux. Il lui demande de répéter. L'autre s'éxécute. Alors l'homme lui dit : "Tu es un mot. Tu dois être précis. On ne dit pas : "on a perdu les triples A " mais : "On a perdu LE triple A". "Il n'y en a qu'un : c'est un classement, juste une note.".

"Non " reprit le mot "Il ne s'agit pas de vos histoires stupides d'hommes. On a bien perdu LES triples A. Plus un n'est là. Ni "abaca", ni "abaissable" ni même "Abracadabra". 

"Ce n'est pas possible, reprit l'homme. Mettez vous en rang, en ordre alphabétique, comme je vous fais mettre quand je cherche des rimes ou des idées, ou que simplement je veux vous regarder en ordre, par amour de vous. Chacun de vous me signalera celui qui manque et qui d'habitude se trouve juste devant lui."

C'était en effet une hécatombe. Il en manquait des milliers. Parmi les plus précieux et les plus exotiques. Un paquet d'adjectifs et plein de participes...un tsunami de mots. Et puis une grande tristesse, cette langue qui se vidait déjà des mots trop oubliés, trop rares qui perdait tout à coup des victimes innocentes.

Plus d'ananas, plus de banania, plus d'alpaga, plus d'agapathe, fins les ambassades, les amalgames, l'alcazar aux orties, alarmant aussi...et on pourrait ainsi continuer cette longue litanie.

"Vite, vite. Mes amis des blogs" se dit l'homme. il lança en un instant mille moteurs de recherche. Et un à un les mots revinrent. Il faisait l'appel des morts...il les trouvait vivant, bien utilisés, bien placés, bien polis, bien en forme.

Il en trouva même qu'il avait oublié. Il savait qu'il pouvait faire confiance à ses amis.

Un peu plus tard, il se réveilla, le livre encore ouvert à la dernière phrase , à la dernière page, mais le coeur radieux.

Ainsi les mots était saufs et plus sages que les hommes qui s'agitent derrière trois lettres "A" sans même savoir leur sens. Ces derniers regardaient leur note décroître comme l'avare qui ne vit dans notre monde moderne que pour voir si un chiffre grossit ou s'affaiblit. Un chiffre au bas d'un compte.

Son chien l'avait rejoint et dormait à ses pieds. Il le renvoya à sa place. Il faut que les choses et les êtres restent bien à leur place. Les classements avec les classements et la réalité à sa place. Il retrouva son lit et reprit le repos. Demain serait dur mais le sourire serait là d'avoir échappé à ce massacre. Et l'effort et le pain quotidien.

Ami(e)s je dois vous quitter mais non sans vous remercier, de vos mots doux, de vos bons gestes et de vos grâces. Je vous souhaite une très bonne nuit et que demain soit doux entre nous, entre amis et le monde ira bien et ce sera tant mieux.