1936 : La crise ! Déjà ! A Marseille on construit ce bel appartement. Un appartement tout simple, de gens simples. Il en verra des propriétaires. Un quartier sympathique, en face d'un ancien jardin zoologique dont il ne reste plus que les arbres, les cages vide et une belle vue de verdure. Un appartement Nord-Sud traversant, réchauffé et éclairé l'hiver par cette grande baie au sud et rafraichi l'été par ces fenêtres au nord. Il en a vu des propriétaires. Chacun a mis sa patte, son empreinte.

Il a déjà plus de 70 ans ce vieux monsieur, lorsque ce jeune médecin l'achète. Il est encore interne. Trois grandes années dans cette belle ville et l'envie de se donner un toit. Il en a visité, de plus grands, de plus petits, des "ailleurs" aussi, dans d'autres quartiers. C'est celui-ci qu'il a aimé. Mais le quartier lui plaît et ce sera le sien. Bien sûr qu'il le trouve vieillot mais il sent déjà qu'il en fera quelque chose de beau, de chaud, de grand : un abri à livres, un abri à rêves, un abri à vie. Il va vivre deux ans de travaux, un peu laissé pour compte par ce père qui l'aide mais qui lui préfère souvent ses propres clients. Aidé aussi par une mère attentive qui lui apportera le goût, cette chose merveilleuse que les femmes possèdent tellement plus que nous. Mais il va s'entêter, accepter cet inconfort et il va mobiliser les nombreuses énergies de ceux qui l'aiment. Certains viendront un peu, d'autres davantage. Il va tout refaire : changer toutes les fenêtres, doubler tous les murs, refaire toute l'électricité, tous les sanitaires, tous les carrelages, tous les parquets. Il a peu de temps : un gros travail que de soigner et que d'apprendre à la fois.

Il en passeront du temps, à deux : un fils avec son père, un père avec son fils. Ils referont ainsi un peu le monde. Ils se diront. Ils se raconteront : doux privilège que d'être traité ainsi, comme un ami. Les plans se feront, se changeront. Les idées naîtront avec les difficultés où les opportunités rencontrées. Quelques belles réussites. La fierté de voir ainsi se mettre en place des idées engendrées à un, à deux, à trois.

Puis il partira longtemps à l'autre bout du monde, plusieurs mois sur un très grand bateau. A son retour quelques surprises puis les travaux reprendront. Puis un jour les travaux seront terminés. On passera la main. On passera le relais. Le laisser prendre toutes les commandes. Se réjouir de toutes les avancées, de tous les progrès, de voir l'outil qui a changé de main et le savoir qui se transmet, qui s'accomplit. Transmettre : un programme; une vie qui monte et une qui glisse un peu plus loin.

Un peu de nostalgie à cette période qui s'achève. Un chapitre de plus de bonheur familial. Et ainsi tout est bien.

Pourquoi ce partage ? se demande l'homme derrière son clavier. Qui cela va-t-il intéresser que ces émois de père ? Pourquoi l'écrire ? Peut-être parce que de l'autre côté du blog, il sent des ondes tellement bienveillantes qu'il a aussi envie de partager avec elles cette page de sa vie.

Alors "Bon vent, fiston !"