C'était le début de l'après-midi, l'heure où ,juste après le repas, la fatigue vous guette si vous vous vous êtes levé trop tôt. Ce n'était pas le repas qui l'indisposait. Depuis quelques jours il se nourrissait frugalement. Il s'agisait d'éliminer quelques mauvais kilos venus sournoisement s'installer dans les périodes d'hiver, lorsque le froid donne envie de ces plats forts et riches qui redonnent des forces et que les efforts sont réduits par le froid ambiant. Une grosse salade d'endives mélangées froides à une boîte de thon en miettes, un yaourt et deux fruits. C'était peu mais ça permettait au corps de se remettre en forme et d'attendre avec envie le repas qui le soir comblerait certainement ses attentes. Elle cuisinait à merveille et s'il était, lui, d'une rare incapacité dans ce domaine, elle savait avec art transformer le plus simple des aliments en un vrai plaisir. Mais pourquoi pensait-il à tout ça ? L'heure était à se remettre au travail, à attaquer à nouveau la remise en état de ce plafond qui l'occupait depuis quelques jours. Vous souvenez sans doute qu'il avait d'abord fallu détruire, puis changer quelques bois par trop abîmés, puis plâtrer l'ensemble : un rude effort. il s'agissait maintenant de nettoyer bois et plâtres, puis traiter les uns contre les insectes et à blanchir à la chaux les autres pour donner à l'ensemble un nouvel éclat. Ainsi la pièce serait terminée. Aux vacances de Pâques la famille des propriétaires s'installerait dans un très grand salon complètement remis à neuf : un vrai bonheur partagé.

Il avait donc du mal à se mettre à l'ouvrage. Il grattait avec des brosses métalliques et retirait les traces des années de feux et de crasses de l'époque où ce qui était en train de devenir un salon abritait l'atelier- forge de la ferme. On y chauffait les outils, on y ferrait chevaux et ânes, on martelait, on y stockait les charrettes, on y logeait les animaux par trop grands froids. Travail prompt à vous réveiller, pénible, mais il produisait l'effort qui réveille et la douce chaleur du soleil qui commençait à sentir le printemps rendait l'effort plutôt agréable.

Et d'ailleurs....

Au bout de quelques instants il entendit un bruit. Une sorte de gémissement. Entre plaisir et plainte. Curieux, il s'arrêta. Le bruit cessa presque à l'instant. Il reprit. Le bruit aussi, plus fort. Étonnant ce son : On aurait dit une plainte humaine. Plutôt même féminine. De ces bruits à la fois doux et violents d'un corps qui réagirait à une douce caresse. Il était surpris, inquiet même. Il fit le tour de la maison pour voir si quelqu'un n'avait pas profité de l'ouverture de la maison pour venir s'y cacher. Rien ! ni homme, ni animal. Il pensa alors à la petite souris que d'aucuns d'entre vous connaissent. Mais elle ne se manifesta pas non plus. Intrigué, il éteignit le poste de radio qui parfois l'accompagnait dans sa tâche, pour bloquer toute forme de bruit. Puis il tendit l'oreille. toujours rien. il avait suffisamment perdu de temps. Il fallait reprendre le travail, ce qu'il fit sans tarder. Au début rien, puis au fur et à mesure qu'il avançait il entendit comme un rire étouffé et il lui sembla que la maison tremblait.

"Allons bon ! se dit il. On disait autrefois que la terre avait déjà tremblé en Provence, serait-ce une de ces secousses presque imperceptibles ?" . Il sortit quelques minutes, au cas où...Mais rien. Il rem onte sur son échelle et reprend ses outils. De nouveau rien, puis le même phénomène. Il hurle :"Suis-je donc victime d'une hallucination ? Suis-je en train de devenir fou ? Aurais-je été victime d'un enchantement ? Que sais-je ?"

Il continue pour voir si le phénomène va reprendre. Rien pendant quelques temps. Puis, un peu plus tard, le bruit reprend de plus belle mais sans mouvement. Alors il entend une voix : "C'est moi. "

Il demande : "Qui êtes-vous ?"

La voix  :"Tu sais, tu peux me tutoyer. Nous nous connaissons maintenant depuis assez longtemps. Je suis le plafond."

"Mais .." reprend-il ,apaisé. En effet dans cette maison où les souris parle pourquoi s'étonner que le plafond soit de la partie et pourquoi craindre qu'il ne se manifeste à son tour. "Mais, on dit bien "un" plafond et tu as une voix douce et féminine. Plutôt alto que soprano mais bien féminine, une chaude voix sensuelle. Et les murmures que j'ai entendu semblait féminins !"

"En effet, répond-"elle", on dit "un" plafond. il y a dans la langue française des mots qui se sont trouvé masculins alors qu'ils étaient portés par des femmes. D'autres n'ont pas choisi qui sont masculin au singulier et féminin au pluriel. Tu te souviens "amour", "délices" et "orgues". Pour les plafonds c'est plus complexe : La plupart de ces plafonds plats et blancs sont masculins. Ils sont, il faut l'avouer, un peu ternes et ne servent qu'à la mise en valeur du reste de la pièce. D'autres et c'est mon cas ont de multiples facettes. Ils ont une véritable géographie. Ceux-là sont féminins. C'est, au contraire, le reste de la pièce qui les met en valeur. Tu as ces derniers jours été pour moi d'un grand secours. Tu m'as lavé des ouvrages du temps. Tu m'as ôté les tâches laissées par le travail, la fatigue et le feu. Puis tu m'as donné une nouvelle jeunesse. Pendant que tu faisais les premiers travaux, tu produisais tant de bruit que tu ne m'entendais pas. Puis le plâtre trop froid m'a comme engourdi. Mais maintenant tu dois savoir qu'un plafond à des zones plus sensibles que d'autres. Certaines sont très sensuelles et je préfère ne pas te raconter l'effet sur elles de tes caresses. D'autres sont au contraire chatouilleuses et expliquent mes mouvements difficilement contrôlés. D'autres enfin sont inertes et je ne ressens alors aucune sensation. J'aime que tu passes de l'une à l'autre et que le hasard décide pour nous de ce que sera notre journée...enfin je veux dire ma journée."

Il éclata de rire. Content de savoir enfin. Content aussi d'avoir ainsi joué de ce nouvel instrument qu'était ce plafond.

"Décidément ,dit-il, cette maison est une grande source de mystères. Mais, comment vais-je continuer si tu t'agites ainsi ? sans risquer de détruire mon ouvrage par tes mouvements incontrôlés ?"

"Rassure-toi. Tu as bientôt fini. quelques jours encore et tout sera achevé. Mes bonheurs deviendront alors plus intimes et il faudra plusieurs dizaines d'années pour qu'à nouveau quelqu'un me donne ainsi du bonheur."

"Oui, mais, en attendant ?"

"En attendant, je te dirai quand le plaisir sera trop intense et tu allumeras alors la radio. on y parle de tant de malheurs que le plus souvent ça contrarie toute manifestation de plaisir. Le reste du temps je serai plus discrète . Tu m'entendras mais plus doucement et je suis sûre qu'à ton tour tu en éprouveras de la joie. Je ne te parlerai plus. J'ai fait aujourd'hui une exception mais ce n'est pas mon rôle. Objet je suis, objet je reste. Je manifeste mon amitié de bien d'autres manières, surtout en étant belle.  Sache cependant que je te suis reconnaissante."

Une journée de plus. Un mystère résolu. L'ouvrage qui avance. Le printemps qui se montre. Et on voudrait que je m'intéresse à ces bruits du monde et aux rodomontades des ces beaux parleurs qui polluent nos ondes. Pas question. Il décida qu'il n'écouterait plus le poste pendant quelques jours, sauf quand il percevrait quelques gémissements. Il s'arrangerait alors pour y associer de belles musiques, de belles mélodies qui donneraient à sa nouvelle amie l'apaisement et le calme et qui conjugueraient plaisir et bonheur.

Il allait reprendre son travail un dernier jour avant le repos de la fin de la semaine. Il était heureux. Il vous souhaite comme lui de bien refaire vos forces.