Ce samedi matin aurait pu être bien calme dans le petit monde des blogs. Les premiers signes du printemps apparaissant, on sentait une certaine désaffectation pour les rencontres quotidiennes, et puis c'était le temps des vacances, ces périodes où l'on retrouve d'autres endroits, d'autres êtres aimés, ce temps des retrouvailles et où alors on repousse au second plan ces distractions du clavier et de l'écran. C'est là l'ordre des choses et l'ordre des sentiments. Mais pour lui le matin restait le temps béni où dans la maison silencieuse où les personnes et les choses prennent leurs forces pour une douce journée qui s'annonce. Il était levé tôt, très tôt. Il lui restait encore du temps de plaisir à aller glaner çà et là quelques belles pages. Il avait son parcours quotidien qui le portait de pages en pages, qu'il s'était fabriqué au fil des jours et des rencontres. il y avait maintenant des endroit et des pages devenues incontournables et d'autres qui venaient s'y greffer au hasard d'un commentaire écrit, au hasard d'une rencontre, d'une signature, d'un mot laissé et signé.

http://celestinetroussecotte.blogspot.com/2012/02/la-lettre-n.html

Ce matin c'était le résultat d'un de ces jeux que font entre eux les internautes, une histoire à thème, un exercice de mots. L'auteure, en plus de simplement, répondre à l'exercice avait ajouté un élément supplémentaire. Je vous invite d'ailleurs si vous ne connaissez pas ces pages à aller sans tarder lire ces quelques lignes, car si vous avez tant soit peu de plaisir à venir ici (ce que j'espère) vous ne manquerez pas de trouver la-bas quelques bonheurs supplémentaires et des mots bien mieux écrits.

Et c'est à cette occasion que je retrouvais cet homme. Je le connaissais déjà bien sans jamais l'avoir approché autrement que par ces oeuvres. Mais il est de ces hommes que vous connaissez mieux par les bonheurs qu'ils vous donnent que s'ils étaient même à côté de vous. Un long entretien de plus de dix minutes, en noir et blanc, questionné par une voix de femme, en retrait, en douceur. Un de ces entretiens où la journaliste, avec pudeur, reste à sa place et n'a d'autres ambition que de mettre en avant celui qu'elle interroge.

C'est probablement chez cet homme que se tient l'entretien. Des meubles centenaires et sobres, de ces meubles qui portent en eux l'histoire d'un être cher, le poids d'une autre vie. De ces meubles qui ont accompagné des vies et peu importe d'avoir ou non connu ceux qui s'y nichèrent : ils sont nôtres. Un chat noir descend un escalier de bois patiné par l'usage, un fauteuil ancien. Derrière lui, une gentille bonnetière, accrochées au mur quelques images de vieux soldats qui feront plus tard l'objet d'une autre histoire, d'une autre rencontre (mais vous le lirez bien à temps....) Quelques pipes sur une table, ces objets de la sagesse de l'homme qui prend le temps de fumer et qui accompagne ses réflexions de son souffle dosé et retenu.

Mais venons en maintenant à cet homme. Une belle tête, un homme dans la force de l'âge, des yeux biens noirs et des cheveux frisés. Une grosse moustache qui évoquent ces gaulois et puis plus tard les wisigoths qui peuplèrent ce Languedoc qui est la moitié de son origine. Un de ces doux accents, de cette région aussi, qui dit qu'on est de là mais avec une élégance discrète. Il le dira,l'autre moitié de lui est italienne et c'est beaucoup d'elle dont il parlera. Il est vêtu comme un paysan, un berger ou un chasseur. Un peu plus soigneux car il respecte ceux qui vont le regarder. Un peu comme on s'ahabille le dimanche. On n'ira pas jusqu'à la cravate comme c'est d'usage à l'époque pour parler à la télévision. Car anar on est, anar on reste. Douce et tendre anarchie !

Et puis c'est le miracle des mots, la tendre évocation des carrières que sa mère eut rêvé pour lui. Puis l'évocation de sa propre histoire, des paroles et des airs qui ont pris le dessus. Des musiques et des mots qui se sont fait leur place et qui furent pour notre grand bonheur plus forts que tout. Il dit "gros mots" avec un mélange de tendresse et d'indiscipline que seul l'esprit d'enfance permet encore de comprendre. Il se veut anarchiste parce qu'il bouscule un peu l'ordre d'un monde et d'une culture qu'il connaît profondément. Il ignore ou fait semblant d'ignorer que l'artiste en changeant l'ordonnancement de ces belles choses qu'il manipule, en les plaçant différemment, trouve de nouveaux ordres et ajoute à un passé à la fois lourd de sens et léger d'apparence sa propre signature. Il est artiste quand il aimerait être artisan. Il aimerait que ses musiques et ses paroles restent là, nécessaires, sans réference même à son nom.

Un voix chaude, une vraie modestie, profonde, qu'il conteste même tant il veut être un homme simple, un homme de ce peuple qu'il aime et dont il parle si bien sans le nommer jamais. Les honneurs, les récompenses, il n'en a cure mais il a tant d'amitié pour les autres qu'il se garde bien de s'en moquer et de risquer de décevoir.

Plus de dix minutes, écoutées et réécoutées, une envie de relire sa vie, ou plutôt la seule partie de sa vie qu'il a laissé connaître car cet homme de gros mots est d'une bien douce pudeur. Une envie de l'écouter et le réécouter encore et le bonheur de savoir pour l'ignorant que l'on est de toutes les boîtes à musique, que chez ceux qu'on aime on le retrouve toujours. L'amour de ses chansons a envahi aussi les endroits où il aime être et a pénétré les maisons de ses enfants.

Je l'admire trop cet homme pour savoir en parler en mon seul nom. vous pardonnerez j'espère cette troisième personne. Je vous souhaite une très bonne journée.