Le petit homme en bleu marine était terrorisé. Il ne faisait plus rire personne. Plus personne n'avait envie de se moquer de son incapacité, de ses milles maladresses. Il y avait de plus en plus de voix qui montaient dans la rue contre lui. Les opposants commençaient à se faire entendre de plus en plus fort. Ils ne désarmaient pas. Le ton montait. Les instigateurs de la loi l'avaient rappelé à plusieurs reprises. Ils avaient tenté de monter une manifestation à leur tour mais elle avait montré ses limites :quelques centaines à peine, une caricature de manifestations.

Ceux qu'il voyait maintenant comme ses ennemis avançaient dans la non-violence. Il voyait que même les policiers ne voulaient plus participer à cette mascarade qui consiste à violenter de braves gens quand il graciait dans le même temps ceux qui, au nom de leurs revendications, se livraient à la pire des violences. 

Hier, le petit homme en gris l'avait appelé une dernière fois. Il était fou de colère. Autour de lui, une cour d'opérette , répétait en les amplifiant chacune de ses phrases de mépris. Les opposants avaient réussi à faire paraître dans la presse, une pleine page dans le monde : on tweete, on menace, on montre qui gouverne.
Le petit homme en bleu avait bien essayé de trouver des arguments pour reporter, pour négocier, pour attendre. " il y a, cette histoire, ce scandale, un peu plus grand que les autres, cette homme qui a dissimulé sa fraude quand il était chargé de veiller à l'intégrité des autres. On commence à comprendre que je ne pouvais pas ne pas savoir. Mon ministre des finances commence à faiblir. Bientôt le scandale remontra jusqu'à moi. Tout part de tous côtés. Mes ministres de raccroc, les écologistes, les ralliés du dernier jour, ceux que je tenais par des avantages et des portefeuilles sentent le vent tourner et commencent à me trahir. Les sondages me donnent au plus bas."
Le petit homme en gris éclata de colère. " Pourquoi crois- tu qu'on t'ait choisi, petit homme de pacotille ? Pour ton talent ? Tu n'en as aucun. Pour ton courage ? Tu montres chaque jour que tu trembles devant ton ombre. Pour les réformes que tu proposais ? Personne n'y croyais un seul instant. On t'a choisi parce que, justement, tu n'es rien. Tu es le résultat d'une équation, de compromis, d'alliances. Celui qu'on t'avait préfèré était bien mieux que toi, bien plus comme nous, mais il a été trop rapide. il n'a pas attendu et il a été victime d'une imprudence de trop.Toi tu es le refus prononcé par un peuple face à une crise. On t'a choisi juste pour que tu fasses passer nos lois.
 Ces gens qui marchent dans la rue, nous les haïssons. Ils représentent ce que nous ne voulons pas. Un ordre dans lequel nous n'avons pas notre place. Notre seul slogan est de faire ce que bon nous semble, que notre seule volonté, que nos caprices servent de loi. Ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces policiers, ces religions, ces opinions, nous n'en voulons pas. Nous voulons les humilier, les abaisser, les contraindre, leur montrer qu'ils ne peuvent rien, qu'ils ne sont rien. "
L'homme ne se maîtrisait plus. Derrière lui le pantin philosophe en chemise blanche opinait pour encourager son maître. Tout son entourage de même appuyait ses propos.
Le petit homme en bleu reprit :" Mais nous n'avons pas encore gagné au sénat." 
Le petit homme en gris répliqua : " J'en fait mon affaire. Je tiens en laisse quelques hommes de l'opposition. J'ai dans mes réserves quelques scandales, quelques affaires. Pour d'autres, ils ont coutume de trahir et sont même convaincus que c'est ainsi qu'on gouverne. Il pensait en particulier à un sénateur de Vaucluse qu'il avait déjà bien utilisé."
Dans un sursaut de désespoir, le petit homme en bleu essaya un dernier argument.
" Mais je ne vais pas m'en sortir. Le peuple va finir par me virer. Je suis fini. " en disant ces paroles, il était au bord des larmes. Toute son histoire qui s'écroulait. 
"Rassure-toi. Tu auras encore le temps de placer quelques amis, de distribuer quelques prébendes, de te ménager des appuis. Tu n'as qu'à profiter de ce scandale financier pour créer une commission de plus. Tu y mettras des amis sûrs. Ils te garderont des places. Et puis tu sais que je sais récompenser mes bons sujets. Tu ne manqueras de rien."
Il réfléchit un instant et ajouta :
" et puis, pour leur montrer qu'on a gagné, tu vas accélérer les choses. Tu vas faire faire revenir immédiatement le texte à la chambre. Si le peuple s'exaspère tu auras peut-être la chance de justifier ta précipitation par quelques excès ou quelques violences que je saurai faire monter en épingle. Sinon tu dureras assez longtemps pour avoir fait passer cette loi. Et tes successeurs n'oseront pas la remettre en question."
Le petit homme en bleu jura qu'il obéirait et s'en fut. Derrière lui la fête continuait autour du petit homme en gris. On fêtait déjà la victoire.
Pendant ce temps, le petit homme en rose, du fond de sa province, guettait les événements. Ils se réjouissait de voir ses amis, courageusement résolus. Ils avaient évité les provocations. Ils maintenaient la ligne de conduite. Il leur faisait confiance. Il avait, dans le passé, connu l'inconfort des salles de police et le peu de résultat de telles actions. Il hésitait encore.
Aujourd'hui, il se posait à nouveau la question. Pour se calmer, le soir, il rangeait ses documents de famille. Il avait retrouvé les lignes écrites par son père avant d'entrer dans la résistance. Il y avait d'étranges similitudes.
Il se disait qu'on était peut-être dans les mêmes moments.
Il fallait qu'il se bouge....