....Et ,tout le temps de l'attente du train, le dialogue avait ainsi duré. des questions, des réponses, parfois des temps de silence. L'homme aurait aimé en quelques heures faire passer le meilleur de tout ce qu'il retenait d'une vie déjà longue. Et puis le train était arrivé. On s'était séparé. Chacun était retourné à ses occupations.

Il y eut un temps de silence. Dès le mardi suivant la loi était passée au sénat. Une forte majorité : quelques meneurs et l'effroyable troupeau de ceux qui suivent par confort ou par intérêt.On aurait pensé qu'il put y avoir dans les rues une explosion de joie. Il n'en fut rien. Une preuve de plus que ce qui brisait son pays n'était que l'exploitation d'une volonté rare et pernicieuse.

Mais la rue grondait toujours des cris des opposants. Le président dégringolait à toute vitesse dans les sondages. On aurait dit qu'il mettait un point d'honneur à faire peser toute son autorité sur ce point de société qui allait de toute façon le détruire. Ceux qui ignoraient le diktat du "petit homme en gris" et de ceux qu'il représentait croyaient que, tout à coup, ce président falot était devenu autoritaire.

Autour de lui le pays grondait. Dans les villes, le soir les veilleurs se réunissaient en silence. Les veilleurs veillaient et dans ces assemblées on entendait lire des textes qu'on ne lisait plus nulle part ailleurs. Des années de silence. On entendait aussi chanter des chants d'espoirs comme autrefois les esclaves noirs des plantations chantaient leur malheur et leur espoir.

Elles étaient nombreuses et jeunes ces foules qui se réunissaient sur les parvis et sur les places. ils semblaient tous beaux ces révolutionnaires du silence et de la paix. Les policiers étaient déconcertés. ils ne savaient pas comment faire. On leur avait appris à lutter contre des voyous, contre des casseurs, pas contre des jeunes gens tellement portés par leur enthousiasme qu'ils semblaient tous beaux. On voyait de plus en plus de jeunes policiers ou gendarmes douter de la raison e leur présence et rechercher le dialogue à l'insu de leurs hiérarchies. Certains mêmes, disait-on, avaient démissionné devant cette injustice et rejoignaient les rangs de ces jeunes de leurs âges.

Les plus optimistes espéraient un ultime recours dans un avis d'un conseil de sages.  Les plus religieux priaient et faisaient prier sans cesse. Quelques désespérés auraient préféré le chemin de la casse, de la bagarre. Et ils auraient peut-être été nombreux ceux qui les auraient suivi s'ils n'avaient pas compris que justement ce qui ferait gagner c'était cette force sourde et silencieuse.

De son côté le petit homme en gris, menaçant, éructant, punissant avait tenté de rassembler ses troupes. ils furent peu, trop peu. On décida alors autour de lui de mettre encore plus de pression. Hélas, les scandales succédaient aux scandales. On voyait maintenant s'étaler les tromperies sur les chiffres. On avait trompé le monde. on avait maquillé les images. On mentait de toutes les façons. Et plus le scandale était gros et plus on jouait à l'honnête homme.

Alors il y eut ce coup de fil.

"Bonjour monsieur, C'est Philippe."

"Bonjour Philippe. Comment vas-tu ?."

" Bien...et mal. Bien, parce que dans le flot du mouvement j'ai rencontré une jeune fille que je vois de plus en plus souvent et, venant de deux mondes différents, je découvre que nous partageons tant de choses. Mal, parce que je vois comme vous le temps qui court et cette loi scélérate qui avance. je ne sais que trop en penser."

L'homme fut saisi d'un étrange malaise. Il était mal aussi mais il s'agissait là de trouver les mots pour expliquer, apaiser, redonner l'espoir. il savait que c'était le lot des hommes de son âge : expliquer, maintenir, transmettre. Jusque là, il s'était trouvé mille raisons de ne pas s'engager davantage. La principale était qu'il devait nourrir sa famille et que c'était difficile en ce moment. Il était dur de trouver des chantiers et beaucoup, devant la crise, retardaient le moment de faire ou de faire-faire; Il manquait d'argent.  Il avait, pour des raisons diverses, participé seulement aux grandes manifestations. Il écrivait ça et là quelques lignes  dans l'espoir d'apporter sa pierre à ce mouvement mais finalement, pour lui, très peu d'engagement. Il était par ailleurs émerveillé des formes différentes que prenait ce mouvement et de ce sentiment qui semblait se réveiller. Comme si le monde découvrait ,malgré le silence des médias, l'existence d'un monde tellement simple où la loi était la loi naturelle, où l'homme aimait la femme et l'épousait, où ces couples formés d'un père et d'une mère avaient des enfants souvent nombreux. Il se replongeaitpar la pensée de ces livres d'école de son enfance où des instituteurs pourtant pétris d'idées laïques et républicaines expliquaient un monde où "papa fumait sa pipe" ou "maman nourrissait bébé" ou "pipo, le petit garçon de son livre, jouait aux pieds de ses parents dans une vie somme toute, ordinaire" et si le mot n'avait à ce point était galvaudé par ce petit homme en costume bleu imbécile, il aurait parlé de vie "normale". Une vie où l'homme et la femme partageaient ce risque, cet engagement du mariage et portaient ensemble ce cadeau si précieux et si fragile de l'enfance.

Mais pour l'instant, il s'agissait de répondre à Philippe. Il fallait faire vite, trouver des arguments, parler à l'intelligence et au coeur d'un garçon parfaitement doté des deux mais qui portait en lui les carences d'une éducation sans famille.

"Je n'ai pas trop de temps, mon cher Philippe pour t'expliquer quelque chose que moi-même je maîtrise assez mal. Je te dirai juste deux choses : Une partie de la solution à nos problèmes est dans ta rencontre avec cette jeune fille. Émerveille-toi. respecte-la. Grandissez ensemble en cherchant les solutions qui se trouvent au sommet des montagnes. Si tout va bien d'abord vous serez purs et vous vous marierez, Vous découvrirez la grâce de l'union de vos corps, vous aurez des enfants et, à l'instar de vos anciens, vous construirez le monde sans le savoir, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Forts de cette expérience vous instruirez vos enfants et demain ils seront encore plus nombreux les enfants des veilleurs d'aujourd'hui. pour le reste, pour l'action plus directe, si notre pays restait encore insensible à ces cris de révolte ne perdez pas contact. Vous trouverez en vous les forces qui vous feront un jour, que j'espère proche, ramener votre pays à la raison. Vois dans l'histoire de ton pays les raisons de t'enthousiasmer, scrute avec attention l'exemple de ces hommes dont les noms remplissent les monuments aux morts qui furent semences de force et de sagesses. Il y a dans l'histoire de ton pays des pages honteuses comme celles que nous vivons. Tu verras qu'il y a aussi de nombreuses pages de rédemption."

Il y eut autour de ces paroles quelques échanges. Assez peu. Philippe était un sage. Il ne demandait pas des explications.  Il demandait des listes de noms, d'exemples, d'ouvrages où il pourrait, en honnête homme, trouver pâture à sa réflexion et surtout à ses actions.

On raccrocha. L'homme était mal à l'aise. un sentiment d'inaction et d'impuissance. ....