19 heures : vite on se prépare ! On ne veut surtout pas être en retard. Car cette fête joyeuse a peut être ce soir encore plus d'importance. La veille fut à Paris jour de grande misère et de deuil. A l'heure où des barbares veulent nous contraindre sous un joug de haine, de laideur, de violence et de misère il est juste important de vivre. Et notre vie à nous, elle est là, dans ces fêtes où familles et amis se retrouvent rassemblés dans un même élan d'amour, d'amitié, d'affection....tant il est difficile de faire la part des choses quand il s'agit d'aimer. 

Cette soirée finalise un long processus de mystères et de préparatifs. D'abord il y a eu l'idée. Fêter dignement l'anniversaire de S... 
S... est leur, mère, leur belle-mère, leur grand-mère. Un jour, ils se sont rassemblés et ils ont décidé de donner cette année encore plus de grandeur à cette fête. Et c'est là que les talents se mettent en route : il a fallu fixer une date, un lieu, trouver des complicités, s'assurer des présences, organiser avec patience tous les détails de ce qui devait être une très belle fête. 
20 heures. On a garé la voiture derrière la belle maison, dans les oliviers. On  y a retrouvé des amis. Chacun parle doucement car il s'agit bien d'un complot.
On entre dans cette belle maison, dans cette enfilade de trois belles pièces : deux salles de réception qui mélangent avec tant de bonheur des murs de grange qu'on n'a pas voulu retravailler et tant d'éléments d'une décoration hétéroclite où chaque objet semble à sa place. La dernière pièce est une cuisine d'été qui sera bien utile à préparer la fête. Ces pièces sont un vrai bonheur. Elles ont souvent servi à des fêtes et à rassembler des amis dans cette belle maison. Deux poêles à bois les chauffent et mettent sur le mur ces reflets particuliers des braises qui rougeoient. On les éteindra bien vite car la chaleur du cœur des hommes est forte et novembre bienveillant cette année.
On nous explique le scénario : S.. N'est pas au courant. Ce sera une vraie surprise. Elle croit qu'elle est invitée pour un simple repas d'anniversaire ...dans l'intimité. Ses enfants nous expliquent le scénario. On l'entendra arriver. On sera dans l'obscurité et le silence. Elle arrivera par la belle cour de devant et ne verra pas les voitures. Elle rentrera dans la première pièce puis lorsqu'elle ouvrira la porte de la seconde, on entonnera le chant d'anniversaire : d'abord les petits enfants, puis les enfants et enfin les amis ....et la lumière s'éclairera.  Une petite fille aux lunettes roses écoute en silence toute pénétrée du rôle particulier qu'elle et ses deux frères auront à jouer. Car c'est sa "Mamily" à elle qu'on honore.
L'heure tourne. On entend l'auto. On a bien un peu de mal à obtenir le silence. Que voulez-vous, on est quand même en Provence...un vrai pays de bavards.
On entend la voix de notre amie. On retient son souffle. Puis elle passe la porte et on entonne alors le chant joyeux d'anniversaire. S... est émue et c'est bien normal mais elle trouve quand même les justes mots pour remercier. Car c'est un don qu'ont les gens de qualité que de savoir faire face à toutes les situations.....même les plus joyeuses et les plus émouvantes. 
La suite de la soirée est à l'aune de son début. Joyeuse, familiale, amicale, bienveillante tant il y a de mots dans notre langue pour parler du bonheur.
On a envie de la gâter cette amie qu'on aime. On lui fera cette cuisine dont elle avait envie et on aura alors  des raisons de plus de la retrouver chez elle dans cette nouvelle maison qui nous est déjà familière. Certains d'entre nous auront même le privilège de l'aider à s'y installer et de mettre la main à la pâte. 
Mais reprenons le récit de la soirée : L'une d'entre nous a préparé un plat chaud. Enfants et amis ont imaginé un repas délicieux. On est nombreux ici à se connaître depuis si longtemps qu'on ne sait plus très bien les frontières entre famille et amis. On se réjouit des naissances. On partage les soucis, les maladies, les épreuves et, si aucun d'entre nous n'est parfait, il se dégage de cette communauté un mouvement d'ondes bienfaisantes qu'on appelle joie de vivre ou bonheur.
Ce soir, le modeste observateur que je suis découvre avec bonheur les enfants de S... sous un jour qu'il ne connaissait pas encore. Deux fils, l' aîné est marié et à trois enfants...dont une aux belles lunettes roses et deux garçons élégants à noeud papillon, un autre fils et deux filles. On les a vu grandir. On les découvre aujourd'hui en adultes préoccupés du bonheur de leur maman. On découvre qu'ils ont su tout faire, trouver les idées, les ressources, les amitiés. Ils ont les cartes bien en main d'un monde qui est chaque jour un peu moins le notre et un peu plus le leur. 
La soirée se prolongera tard dans la nuit. Une soirée de bonheur que j'ai voulu raconter aujourd'hui car c'est ainsi aussi qu'on combat les barbares : en vivant fiers et heureux de ces valeurs qu'on porte.
La veille, ces hommes de haine et d'intolérance  ont frappé durement notre pays. Leurs armes dont de fer et de feu. Leur combat est un combat de haine. Nos armes à nous  s'appellent Foi, famille, amitié, compassion,  tendresse. On sait ce qu'elles ont coûté à ceux qui nous ont précédé. On est prêt à se battre durement pour les conserver. C'est pour cela que ce sont aussi des vrais armes portées par des hommes courageux qui sauront opposer la force de l'amour à la force de la haine...en rendant coup pour coup jusqu'à la victoire.
Et ces hommes qui les porteront ce sont nos fils.