Mon cher Jacques,

Mon cher neveu ...qui vit de l'autre côté de l'Atlantique et qui porte mon prénom.
C'est à toi que j'ai envie d'écrire ce soir. 
Je suis chez moi. Le village est silencieux.  Un silence de soir d'été. Je suis assis dans le vieux hangar du charron qui est à l'origine de ma maison : le fruit de mon travail de ces derniers mois. 
Il y avait là un espace que nous avons peu à peu reconquis sur la ruine.
Lorsque nous avons acheté le jardin, c'était une sorte de capharnaüm sans nom. Nous avons retiré des tonnes de restes du passé : des gravats, des ruines de charrettes, des bidons d'huiles de vidanges oubliés depuis plusieurs dizaines d'années. 
Une fois cette première étape passée nous avons commencé à réutiliser cet espace. C'était bien inconfortable mais l'été cet ombrage nous permettait de déjeuner à l'ombre. Tout était de guingois, bancal, pas très propre. L'argent manquait. Le temps aussi faisait défaut. Et puis, si l'argent n'est pas toujours au rendez-vous, le temps ,lui, à moins manqué.
Alors je me suis attelé à l'ouvrage. La vieille juvaquatre est partie chez un ami. Il m'a fallu du temps pour ranger l'atelier. Puis j'ai réparé la lourde porte de bois séculaire. il a fallu gratter le sol pour tout remettre à niveau. Sur ce sol j'ai posé de vieux pavés de ciments. J'ai gratté et repeint la vieille charpente métallique. Il ne restait que ce grand mur gris et sale qui composait le fond de la pièce. 
Un grand mur fait de bric et de broc, un peu n'importe comment. Il imposait son ombre grise et donnait triste mine à l'ensemble. 
C'est lui qui m'a donné le plus de fil à retordre. D'abord faire tomber ce qui menaçait. Arracher les mauvaises herbes qui poussaient à travers et jeter les pierres qui ne tenaient plus.  Ensuite il a fallu consolider les morceaux les plus faibles, leur donner un sens : ils allaient redevenir un mur. Puis le mur à été enduit à nouveau d'une solide chaux que j'ai recouvert d'une chaux blanche plus fine et enfin pour terminer poser deux couches de badigeon.
Aujourd'hui l'ensemble a retrouvé un sens. L'espace s'est agrandi.
La main de ta tante avec talent y a installé quelques beaux meubles et de beaux objets. L'ensemble est délicieux. 
Alors,mon cher Jacques, tu me demandes pourquoi je te parle ainsi.
 C'est assez simple. Notre pays une fois de plus vient de souffrir. A Nice, un assassin vient de faucher des dizaines de vies avec un camion transformé en arme. Depuis deux ans de tels actes se répètent. Notre pays souffre, pleure, se lamente, comme une vieille femme. 
Nos gouvernants sont à l'image de notre faiblesse : Rien de significatif ne se passe. Quelques mots. Quelques postures. Quelques rodomontades. Notre pays a peur. Enlisé dans une inertie coupable il se laisse envahir à l'envi. 
Mon pays est à l'image de ce mur. Il faut détruire les pierres qui ne servent à rien. Elles n'ont plus de sens. Il faut arracher aussi les mauvaises herbes. Et puis reprendre ses outils et travailler sans cesse. C'est une question de courage, de patience, d'acharnement. Et puis c'est une question d'amour. Il faut aimer notre pays comme j'aime ma maison. 
Il faut mettre à sa tête des gens compétents, humbles et amoureux de leur terre. Il faut arracher ces mauvaises graines qui viennent détruire.....sans haine, sans mépris, sans peur.
Et puis il faut travailler et travailler encore et ne jamais abandonner la tâche.
Nous redeviendrons alors dignes de ce bel héritage et des témoignages de sympathie de ce monde qui aujourd'hui nous surestime. 
Et en ce soir d'été, dans cette maison que tu as connu enfant je t'envoie juste ce petit mot.
J'aimerais, quand tu reviendras chez nous,  que ce soit sur une terre apaisée courageuse à l'image de celle qu'ont connu nos anciens...à l'époque où notre terre était celle du courage, du labeur, de la peine et de la joie des hommes. 
Et la promenade des Anglais à Nice sera redevenue un joli morceau de terre paisible.
Je t'embrasse.
Ton oncle Jacques, petit homme en rose.