J'aime ce chemin qui, après Cavaillon, suit la Durance un peu avant qu'elle ne rejoigne le Rhône. La rivière à droite de la route, à gauche le Luberon qui commence. C'est le pays des Vaudois, cette étrange aventure religieuse qui ensanglanta la région. Souvent les villes et les villages alentour portent dans leur histoire les cicatrices de ces guerres. 

J'ignore l'âge de cette maison aux allures fortifiées avec ses deux cours fermées de belles grilles. Je ne sais pas non plus si elle a connu cette époque. L'endroit oui, j'en suis sûr, tant il semble un repère, une halte, un "avant" ou un "après" de combats.
Nous arrivons assez tôt. Nos amis nous attendent dans la cour qui nous reçoivent chez leurs parents.
Nous les connaissons depuis le "tout-début" de notre mariage. Ils faisaient alors partie de ces parents qui nous impressionnaient, actifs et généreux dont les maisons regorgeaient d'enfants et d'amis...les plus souvent des deux sans que l'on sache très bien distinguer les deux catégories.
Sans se connaitre avec nos deux familles, ils partageaient beaucoup de passions, d'engagements, de combats même qui faisaient qu'ils étaient un peu des nôtres.
Et le temps est passé. Il a fini par les fatiguer un peu plus qu'ils n'en avaient besoin.
Comme tous ceux de ces âges c'est toujours avec une certaine appréhension qu'on les retrouve. On se demande dans quel "état ".
Il est tôt quand nous arrivons mais ils sont déjà là qui nous attendent dans cette cour, à l'ombre de ce grand platane épargné par le temps.
Ils ont changé d'endroit. D'ordinaire c'était sur la terrasse que nous prenions l'apéritif. Trop de marches, trop difficiles à monter ou à descendre.
Lui, continue à gérer les extérieurs et donne quelques consignes à un jardinier qui l'a remplacé dans ces tâches un peu lourdes. Elle, se préoccupe de la maison, du soin pris à recevoir ses hôtes...mais le corps ne suit plus et c'est sa belle-fille qui prépare le repas de ce soir.
Nous sommes toujours heureux de les revoir. C'est devenu plus rare. On ne se croise plus beaucoup. Malgré le temps et les soucis des corps qui s'usent ils gardent l'esprit et l'élégance de ceux qui ont fait et donné beaucoup.
Cet homme est un peu plus jeune que mon père, de cette génération qui a non seulement connu la guerre mais qui l'a faite. Il fut soldat, prisonnier, déporté dans un des ces camps qu'on appelle "de la mort". Il en sortit vivant pour reprendre tout de suite part aux combats, puis demeura soldat. Elle, l'attendit longtemps pour l'épouser d'abord, puis le temps qu'il revienne de ces autres guerres dont notre pays semble avoir oublié le nom...et les combattants.
Leurs combats qui suivirent furent de ceux pour maintenir un héritage, des traditions, des valeurs...les mêmes que lui avait défendu par les armes.
Tous les deux parlent volontiers mais jamais d'eux-mêmes mais bien plutôt des autres.
On passe à table, entre le Bénédicité et les grâces, un repas délicieux, des vins choisit avec délicatesse et tirés de cette belle cave.
En évoquant le souvenir de ceux qu'ils ont connus, reviennent des noms et des images de notre enfance. Ils ne sont plus trop nombreux ceux de ce temps. Les nôtres nous manquent et nous savons maintenant qu'à certaines questions nous n'aurons plus de réponses.
Alors on les laisse raconter et on écoute avec bonheur des histoires qu'on connaît parfois.
Et on passe au salon, aux sièges droits et sages. Plusieurs fois ils parlent de partir se coucher et de nous laisser seuls, "entre-jeunes". Mais nous les retenons et ce n'est que fort tard qu'ils iront se coucher.
Alors on parle d'eux, de leurs santés, de leur vie qui devient compliquée dans cet endroit reculé. Nous le savons que ce n'est pas simple de vieillir et partageons avec leurs enfants les inquiétudes que cet état engendre.
Mais ce soir, ces quelques heures, tout à semblé "comme avant". Aucune apparition majeure de ces symptômes qui vous rendent en un instant différents à vos proches. Un moment de grâce.
Nous partirons tard. Pourtant le week-end qui nous attend doit être bien occupé. La route du retour ne suffira pas à nous raconter à nouveau cette soirée. On se la repasse "en boucle" comme un bon morceau de musique.
Voilà, ami lecteur, quelques douces heures passées avec de bons amis, simplement un peu plus âgés. Si, comme moi, les tiens de cette époque ne sont plus là, je partage volontiers ceux-ci avec toi et je les confie à ta prière, à tes pensées et prends par avance dans mon coeur ceux que tu voudras partager.
Bonne journée.