C'est la date de cette année. Elle est écrite discrètement sur une pierre, en chiffres romains, sur un coin du bâtiment.

Le bâtiment, c'est ce Beffroi dont je t'ai déjà parlé plusieurs fois, ami lecteur. Et cette date de l'année 2017 est celle pour lui d'une grande rénovation.
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C'était en plein milieu du 19 ème siècle. Un siècle qui commençait plutôt mal...par une révolution. Le comtat Venaissin n'était pas vraiment concerné par cette révolution mais, opportuniste, il saisit la balle au bond et rejoignit ce mouvement. Il y eut des troubles dans le village comme il y en a toujours quand les puissants du jour veulent prendre la place des puissants d'hier. Le village aussi subit ensuite ce sort un peu étrange de la France du 19 ème siècle : les rois qui précèdent les républiques, qui elles-mêmes donnent naissance à des empereurs.
A cette époque mon village est très prospère, de riches terres, des industries florissantes. Les grosses fermes se donnaient des airs de bastides. 
On décida alors (Qui ? je l'ignore) de bâtir un beffroi au dessus de la porte sud de la ville. La base des remparts était solide. La lourde porte avait bien des fois protégé le coeur du village des troubles et des invasions. Un escalier montait au chemin de garde et les remparts étaient presque intacts, seulement chargés de ces maisons qui, au cours des ans, étaient venues s'appuyer sur lui. On rebâtit  au niveau de ce chemin de ronde. On dressa une tour aux angles de pierres taillées et aux murs construits un peu à la hâte qu'on recouvrit d'un enduit épais auquel on donna un dessin de pierre de taille. Un peu plus tard on rehaussa encore cette tour qu'on enrichit d'un mâchicoulis de belle pierre blanche et qu'on orna du blason de la ville : un taureau sous une étoile et de sa devise en latin.
Au dessus de la tour  un beau campanile supporte une lourde cloche  sur lequel sont inscrits le nom des élus de l'époque. C'est un bel assemblage de ces pièces de métal que les fabriques produisent alors dans cette France industrielle.
Une  horloge de chaque côté s'ajoutera, qui donne les heures et leurs divisions.
Le temps marquera lourdement l'édifice. Les petites griffures des ajouts, des clous, des publicités, des guirlandes, les fenêtres qu'on ouvre, les pierres qu'on croit soigner en les recouvrant d'un épais ciment et qui s'abîment sous ce manteau étanche quand elles devraient respirer.
Le bâtiment était devenu presque laid, en tous cas bien triste. Mais depuis quelques mois la petite armée des gens "qui font" s'acharnent à lui redonner son éclat. Ils ont d'abord fait tomber les lourds emplâtres et les vilains enduits : Maçons, tailleurs de pierre, couvreurs,  électriciens, ferronniers, éclairagistes, et tant d'autres.
Puis ils ont cherché les pierres les plus anciennes. Ils ont retiré les plus abîmées et réparé savamment celles qui tenaient leurs places. Ils ont sondé  les vestiges du vieux socle du rempart, recherché l'esprit du chemin de ronde. Ils ont repris une à une les vieilles pièces du campanile, réparées à l'atelier et remises en place. Ils ont remplacé le marteau moderne de la cloche par l'ancien, laissé de côté par le temps.
Ils ont refait de beaux enduits, reconstitué les faux dessins de pierres et repris les chaux colorées . Ils ont changé les menuiseries les plus abîmées et réparé celles qui pouvaient l'être. 
Tout ça sous un soleil de plomb qui n'épargne personne. 
Il ne reste plus grand chose à faire. Déjà on retire l'échafaudage. Ensuite il faudra revenir installer un éclairage digne de ce bâtiment. Ce sera un peu plus tard.
Cent fois je suis venu voir ces hommes qui aiment les pierres et les vieux murs. J'ai aimé qu'il m'expliquent le pourquoi et le comment des choses. J'ai retrouvé ce contact que j'aime de la chaux, du plâtre, du sable et de la pierre.
Dans quelques jours on entendra à nouveau la lourde cloche qui sonne les heures. Le fanion doré tout en haut dira si c'est le vent du nord qui amène le froid et le ciel bleu ou si c'est le vent du sud et le chaud et la pluie. Le paratonnerre protégera de la foudre les maisons alentour en écho avec celui de l'église. Le village a de nouveau ses deux clochers : le républicain et le chrétien. Le premier sonne les heures et le travail ou le repos. Le second appelle à la prière.
Dans quelques semaines on inaugurera le beffroi. Je ne serai pas là malheureusement. Il y aura une belle fête et un beau spectacle. Chacun oubliera le travail de ces hommes. Seule cette plaque de pierre discrète rappellera sans les nommer leur beau travail.
Il restera juste cette plaque discrète.
Pardonne-moi ami lecteur de te parler encore de ces pierres qui m'entourent. On m'a appris hier la mort d'un grand acteur qui part rejoindre au firmament ceux qui par leur art et leur talent ont donné de belles couleurs à leur temps. Eux aussi on les oubliera comme ces artisans. Mais leur trace restera, discrète mais imprégnée.
Bon week-end !
Ps : on parle bien de cet acteur sur l'article ci-dessous : 

Claude Rich, l'accord absolu

"Mais où faut-il s'expatrier, mon Dieu, pour avoir la paix ? Au Groenland ? À la terre-de-feu ? J'allais toucher l'anti-accord absolu ! Vous m'entendez ? absolu ! La musique des sphères ... Mais qu'est-ce j'essaye de vous faire comprendre... Homme-singe !"

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