Déjà le dimanche matin avait tenu ses promesses. A l'abbaye on fêtait l'anniversaire de la création de l'église. Une cérémonie toute particulière avec sa propre musique. Peu de monde, c'est la saison où seuls se retrouvent ici les "habitués" et parfois quelques randonneurs rentrés là par hasard. Je me souviens de cette très longue cérémonie qui dura une matinée entière. C'était un jour de grande fête qui concrétisait le long aboutissement de ces œuvres de moines construites avec et pour l'éternité.

Il faisait si beau hier et le Ventoux était si dégagé, sur fond de ciel azur, que nous eûmes envie de l'approcher, de le contourner et le hasard des routes nous amena à Vaison la Romaine. Une belle ville où beaucoup de monuments rappellent que l'homme a toujours aimé cet endroit et où des plaques sur les murs rappellent qu'il a parfois payé cher cet amour là.
C'était il y a 25 ans. Le ciel était devenu fou et déversa en quelques heures presque l'eau d'une année. Toute la région se trouva sous l'orage et partout c'étaient les grandes eaux. Je me souviens surtout des images de Vaison et de Bédarrides. D'un côté un torrent qui emporte tout sur son passage et où l'eau jaillit des fenêtres des maisons, en bas un flot qui se répand et noie toute une ville.
Je me souviens. J'étais en déplacement. J'ignorais tout du drame et de l'aéroport à la maison je fus surpris de toutes ces branches sur les chemins. Ce n'est qu'arrivé chez moi que j'apprenais la catastrophe. Je me souviens que les volets de bois gonflés par la grosse pluie d'orage refusaient de s'ouvrir.
Ma femme me raconta. Le samedi suivant j'allais avec un ami aider aux déblayages et j'ai le souvenir de cette maison gorgée d'eau dont on ouvrit les portes et qui vomit de torrents de boues mêlés aux objets du quotidien aux pieds d'une famille en larmes.
Hier, c'était tout autre chose. Le château qui domine la ville et qui marque le pouvoir et l'ambition des hommes s'oppose à l'opulence tranquille de la ville romaine plus basse. Il y a encore beaucoup de touristes et les terrasses sont bruyantes au soleil.
Un de ces repas simples de dimanche, à une terrasse, au bord de la grand-place. Et puis la longue montée au château par les rues escarpées de la vieille ville qui donne ce supplément de rêve de ces villes fortifiées puis désertées par l'homme.
Il ne restait plus qu'à rentrer par la plaine aux mille vins, cet "océan de vignes" dont parle si bien Raspail où les noms des villages font rêver à ces vignobles que j'aime, simples mais raffinés, à l'élégance discrète des beaux endroits, des bonnes gens.
La semaine qui commence sera marquée par l'embarquement d'un fils déjà au bout du monde, vers un bout du monde encore plus loin, prés de l'endroit appelé "pôle sud", qui fut longtemps pour moi juste l'axe de ma mappemonde. Aujourd'hui ces endroits prennent pour moi des couleurs , des odeurs et des sons et se remplissent de l'histoire de ces hommes qui veulent aller plus loin, plus haut, plus profond...dont je ne suis pas ( autrement que dans ma tête )
Ma terre à moi est plate et infinie et j'ai encore du mal à imaginer qu'elle puisse être ronde. Alors cette dimension là la fascine et m'impressionne.
J'y pense beaucoup en ce moment. Il faudra être patient : de cet endroit peu de nouvelles parviennent et attendre au retour les récits, les images, les impressions.
Mais dans mon monde plat et pas si grand que ça, il y a place pour ceux qui bougent et pour ceux qui demeurent là. Tout ce monde peuple avec harmonie ma tête et mon coeur.
C'est maintenant le moment de l'ouvrage. Il faut laisser là ma plume et te souhaiter, ami lecteur, une belle journée.