Je l'avais rencontré, une fois, lors d'un mariage. Nous étions à la même table, face à face, aux deux extrémités d'une grande table mais je n'avais pas eu l'occasion de parler avec lui. Il m'avait intrigué mais j'étais resté sans réponse.

Ce soir il est là, au milieu de nous, des couples plutôt solides, des familles nombreuses, dans une grande et belle maison qui nous reçoit en retrouvailles une fois par mois.
Chacun de nous a sa propre vie, ses propres peines, ses vraies souffrances...et surtout ses grandes joies mais nos vies suivent le plus souvent une trajectoire assez maîtrisée.
Lui, la sienne ne l'est pas. Il est né entre deux pays et entre deux cultures, une famille cassée, l'assistance, les foyers. Un jour sa propre indépendance, l'incapacité de se fixer, de rester dans un travail, dans une famille, dans un endroit. Un mélange de liberté, d'instabilité et de souffrance.
Et puis un jour la rue, la vie de la rue et ses règles que j'ignore. Plusieurs années durant. La rue, son apparente liberté et ses nombreux asservissements. Un jour c'est le gros pépin de santé. Le coma. La souffrance. Une vie qui bascule. L'incroyable mouvement d'amour de ceux qui aident, qui soignent, qui ramassent et qui consolent : les bons samaritains.
Et il se trouve qu'il se réveille. Il sort de ce coma et prend tout à coup conscience qu'il est vraiment aimé. Il est aimé par ses "bons samaritains" qui tissent autour de lui un réseau d'aide et de bienveillance sans l'espérance d'aucune contrepartie. Il est se sent alors aimé d'ailleurs, de plus haut et c'est alors la longue découverte, dans l'écheveau emmêlé de ses souvenirs , des traces de cet amour dans cette vie passée.
C'est ce qu'on appelle une conversion. Une direction qui s'impose à vous et la seule chose qui compte est d'y aller.
L'homme est là qui nous raconte son histoire. Et j'écoute, attentif. Je crois qu'il n'attend rien de nous. Il donne en partage quelque chose qui lui semble trop grand pour lui seul. Un partage de manteau avec celui qui a froid.
Il dine avec nous et repart avec les amis qui l'ont accompagné vers une petite maison dans la montagne, sorte de petit ermitage qui ne dit pas son nom d'où il ne sort que pour tenter de recoller quelques morceaux brisés de son histoire.
Je prie pour cet homme. Je ne suis pas de ces "bons samaritains". Je crois que je suis de ceux qu'on appelle "tièdes" dans l'Evangile. Je me crois incapable d'autre chose que les petits gestes du quotidien, et encore.
J'ai peut-être rencontré cet homme dans la rue à l'endroit où il se réfugiait. Dans notre belle ville papale ils sont assez nombreux à vivre dans la rue. Nos trajectoires se croisent sans nous voir.
Je te mentirai, ami lecteur, si je te disais que je suis rongé de remords. Ce serait faux. Ce serait essayer de raconter cette belle histoire à mon avantage.
Mais je me réjouis de cette religion qui inventa peut-être le pardon gratuit, qui en tous cas, l'illustra bien souvent. Je me réjouis de savoir que, bien qu' insignifiant, il y a , bien au-dessous de moi, un Être qui me regarde avec la bienveillance d'un Père.

Je relirai, je crois, ces jours-ci tous ces récits de pardon difficiles, de dernière minute, douloureux, exceptionnels sans autre justification que la volonté de pardonner et d'aimer.
Et je vais retourner à ma "petite" vie qui me donne tant de joies que je me sens parfois porteur d'une très lourde dette.
Mon cher Joseph, vous ne lirez probablement pas ce billet. Mais qu'importe car vous saurez un jour ou l'autre dans cette vie ou plus tard que j'ai pensé à vous, que je prie pour vous en cet instant. Si vous restez dans la région, un jour nous serons peut-être amis.

Je prie aussi pour ceux qui sont, sans le savoir peut-être, vos "bons samaritains". Certains savent pourquoi ils aiment et ils aident et d'autre le font simplement parce qu'au fond de leur être ils sentent que c'est bon.
Un jour j'aurai l'explication de tout cela mais, en attendant je veux déjà m'en réjouir.
Et toi, ami lecteur, en ce dimanche matin qui sera sous le soleil je te souhaite tout le bien que tu espères.
Bon dimanche.