3BF723EE-6974-4F0C-87AA-E2F99AA82B42

Un beau moment de calme. Nous profitons à deux d’un de ces thés parfumés d’odeurs de pays lointains. Notre fils est parti faire du sport.  Ces thés sont déjà des entrées dans le rêve. 
Le téléphone sonne. On ne répond pas. On ne répond jamais à ce téléphone «fixe » qui est devenu une façon d’ouvrir sa porte à des colporteurs de produits  dont on ne sais pas qu’on a besoin...mais on ne veut surtout pas le savoir. Puis un « portable » prend le relais. On ne répond pas non plus. L’heure est sacrée. Si c’est vraiment important il y aura un message. Ne pas rompre le charme du moment. Une nouvelle sonnerie, insistante. 
Alors on se dit qu’il y a urgence et je vais chercher l’appareil coupable. Le nom s’affiche. Il y a bien urgence. Il y a toujours urgence quand la personne qui vous appelle a 98 ans. Je décroche, de l’autre côté une voix assurée qui me salue et se rappelle a moi. Très vite la conversation est joyeuse. Pourtant c’est un très vieux monsieur qui vit dans une de ces belles fermes fortifiées que l’on appelle « vaudoises » dans ce pays du bord de Durance au pied du Luberon, qui furent pendant longtemps des terres de feux et de sang. Il vit avec son épouse, juste un petit peu plus jeune. 
Cet homme est un des ces héros discrets qu’on aime à compter parmi ses amis. Très jeune encore, il quitta son pays pour rejoindre la résistance, très vite arrêté il connut l’enfer des camps de concentrations, puis la résistance en Yougoslavie, avant de revenir en France. Un jour un de mes camarades de prépa m’appelle : « J’ai su que tu avais déménagé dans le Comtat. Tu sais que, pas loin de chez toi, habite le père de B... Vas le voir. C’est quelqu’un de formidable. ». C’était il y a très longtemps. Le début d’une belle amitié avec cet homme et toute sa famille. Une amitié bienfaisante et éclairant les moments de doute. Cette génération est celle de mon père. Les derniers qui « firent » la guerre de 39-45. Des choix difficiles et courageux.
Comme beaucoup des témoins de cette période trop douloureuse, l’homme n’en parlait jamais. Mais un jour, très tard, à la demande de ses petits enfants il consigna ces heures douloureuse dans un petit livre dont il nous offrit une copie. Un geste d’affection qui nous toucha beaucoup.
Mais la conversation reste légère. On parle de tout et de rien. Ils ont reçu sur leur ordinateur notre message de vœux et veulent nous en remercier. Derrière on entend la voix de son épouse qui intervient parfois dans la conversation. Leurs mémoires sont encore solides mêmes s’il arrive qu’elles s’égarent. Ils ne bougent plus. Ils ne se déplacent plus qu’en chaises roulantes dans une belle maison, vraiment pas adaptée. Des soignants les aident et leurs enfants à tour de rôle assure ici une continuité de présence. Ils nous disent de passer. On leur promet que oui. On attendra pour cela le « top » d’un de leurs enfants.
C'est bon de savoir que ces survivants de l'enfer ont su retrouver malgré tout des vies de paix.
Il me dit, comme si c’était son seul exploit : « vous savez, je suis maintenant le doyen de mon village. » et nous raconte le maire venu le féliciter et lui remettre un cadeau. 
Notre fils qui était parti faire du sport arrive en pleine conversation. Notre thé se termine sur cet appel chaleureux, partagé sur trois générations. Un bon moment de transmission et de partage.
Bonne journée, ami lecteur.