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Assis dans mon salon, au cœur de mon village pourtant trop silencieux, je réfléchis à cette étrange paralysie du monde. Tout s’est arrêté, partout où presque. J’avais le souvenir, adolescent, d’une France qui s’était arrêtée en mai 68. Nous vivions à quelques dizaines de kilomètres de Paris dans une belle propriété à la campagne. Ce printemps de grèves avait été pour une parenthèse de vacances inattendues et de débrouillardise. Notre très grande famille vivait déjà un peu en autarcie. Maman mettait au monde l’avant dernier de mes petits frères et sœurs et notre principale préoccupation fut  de trouver l’essence pour que Papa et quelques chanceux d’entre nous puissent aller les voir à la clinique. Le reste du temps c’était juste ...le printemps, une atmosphère de pagaille généralisée et d’insoumission qui convenait parfaitement à nos caractères. 

L’époque était encore légère, les dernières années des 30 glorieuses et personne ne se souciait trop du lendemain. C’était un peu notre « guerre », nous qui avions entendu les récits des deux dernières guerres de nos parents et grands-parents. Les anecdotes qu’ils nous racontaient n’étaient souvent que les aspects joyeux de ces époques. Des aventures incroyables pour s’approvisionner, des trésors d’imagination déployés pour faire face aux pénuries, dans des ambiances de fraude, de secrets, de fous-rires. Papa, qui avait un joli passé de guerre, puis de résistance, puis à nouveau de guerre se taisait sur les moments douloureux (ses amis morts, ou capturés ou déportés et les horreurs des guerres) pour nous remonter surtout les bons souvenirs de camaraderie et souvent de cette belle insouciance des hommes qui risquent tout.
Ce que nous vivons aujourd’hui est exceptionnel et c’est certainement une période d’héroïsme pour certains d’entre nous. Mais pour nous qui sommes simplement prisonniers dans nos maisons, c’est juste la crainte d’un ennemi invisible mais connu qui menace notre espèce. On ne sait pas très bien, ni comment, ni où il peut frapper et nos défenses passives semblent bien dérisoires. On sait juste que pour l’instant il est plus fort que nous et que notre sauvegarde semble être dans l’immobilité.
C’est pesant d’assister en silence à la dégradation d’un système économique et peut-être politique, dont on sait qu’elle laissera bien plus de victimes que le virus lui-même. Et, dans un système injuste,  les plus faibles et les plus démunis seront les plus touchés. Ne pas partager physiquement ces instants avec ceux que l’on aime, ne pas pouvoir leur apporter de réconfort, les voir, les tenir dans les bras, partager leurs joies et leurs peines, a quelque chose de vraiment éprouvant.
Même notre Dieu, pour nous chrétiens, premier et dernier des refuges n’est pas accessible aux endroits où justement il prenait ses formes humaines ou matérielles : la Messe et nos églises et ça au moment le plus central de notre année liturgique.
Hier après midi, pour la première fois depuis le début du confinement, nous avions fait le choix d’un promenade d’une heure. Sous un soleil merveilleux dans une nature qui éclate de vie, se rendre jusqu’à mon jardin que je ne peux cultiver...car trop loin et voir ces parcelles qui se remplissent de mauvaises herbes en notre absence avait quelque chose d’irréel. Une heure de promenade et nous sommes revenus fatigués comme si nos corps s’étaient déjà rouillés par cet immobilisme imposé.
La semaine commence.  C’est une semaine où ELLE ne travaille pas. Au bout du monde, en Nouvelle-Zélande nos petits kiwis confinés tiennent sur Internet un bien charmant journal et ont accueillis deux couples de français en attente de retour au pays. Nous avons rejoint dimanche nos Australiens le temps d’un anniversaire « virtuel » et joyeux. Nos français vivent chacun à leur manière cette période dans l’action et l’imagination et un site familial accueille sur Internet tout ce qui peut se chanter ou se dire pour l’occasion. Nous continuons doucement à mettre de l’ordre dans l’atelier et le jardin mais souvent nous manquent les accessoires indispensable et il faut faire preuve d’imagination.
La lecture nous aide bien. On regarde beaucoup nos écrans et nos téléphones pallient un peu l’absence de proximité. Je crois qu’on n’a jamais pensé aussi souvent à ceux que nous aimons et à imaginer comment nous leur dirons...après.
Voilà mon ami. Rien d’extraordinaire...mais ces pages sont justement faites pour raconter cet ordinaire qui est celui de beaucoup d’entre nous et peut-être le tien.
Je te souhaite une bonne journée, de patience dans le confinement. Prends bien soin de toi et des tiens. Je t’embrasse derrière mon masque immatériel.