Monsieur S...et sa fleur
Monsieur S...est japonais. Monsieur S.... habite Kesenumma. Ou plutôt habitait cette ville. Cette ville n'existe plus. Il y a deux mois une vague gigantesque l'a rayée de la carte. Une vague énorme, un déluge. Monsieur S était en voyage. Sa femme, sa mère et ses deux enfants étaient chez eux. Tout s'est passé très vite. Beaucoup trop vite. Monsieur S s'est retrouvé seul. Vraiment seul. Un chagrin indescriptible.
Monsieur S. a pleuré ses morts. Il a accompli les rites de la mort. Il a accepté sa douleur avec un courage encore plus grand que son chagrin. Il faut dire que monsieur S voyait la dignité de ses compatriotes, leur courage, leur volonté de s'en sortir et de ...vivre, tout simplement. Chaque geste, chaque pas lui coûte. Dès qu'il le put il reprit le chemin de son travail. Bien compliqué de travailler : tout manquait. Il avait le sentiment de participer à une pièce de théâtre d'enfant : Rien n'existe. Tout est simulé ou décrit : les objets manquent, les acteurs font défaut. Mais il y avait la présence d'autres survivants, et la dignité des autres. Une armée de boîteux s'appuyant les uns sur les autres pour tenter d'avancer droit. son pays en avait connu des catastrophes. Ses parents lui avaient raconté la fin de la grande guerre, les bombes atomiques, les déluges de feu, le peuple décimé. Mais c'était là la méchanceté des hommes, la violence des hommes. Aujourd'hui c'était la même nature qui leur avait donné ce beau pays qu'il aimait tant, qu'ils avaient enrichi de leur culte de la beauté, de la délicatesse de leur civilisation, c'était cette même nature qui les privait de leur terre et de ceux qu'ils aimaient.
Monsieur S. rejoint chaque jour ce refuge qu'on lui a prêté. Il ne possède rien. Il n'a plus d'attaches, plus d'archives, plus d'objets. Monsieur S s'est proposé comme beaucoup de ses compatriotes d'être l'un de ceux qui donneraient leurs vies pour éteindre les centrales de villes qui connaissaient en plus ce malheur. On lui refusa : Ils étaient trop nombreux et n'étaient pas formés dans ces domaines.
Le monde autour d'eux avait eu très peur que leur pays soit la source de la fin du monde. Il s'était apitoyé. Une fois le danger écarté le monde s'était bien vite satisfait de ce pays qui lui disait qu'il préférait gérer seul sa peine. On avait vite fait de les oublier.
Monsieur S se demandait comment la vie pouvait renaître de ce débordement, de cet engloutissement. Ni les dieux, ni les hommes ne lui donnaient la réponse.
Monsieur S pense qu'il est moins digne pour lui de mourir que de vivre. C'est sa seule raison de vivre.
Monsieur S hier soir a acheté une fleur. Il l'a installé dans un coin de sa petite chambre, à côté de la seule photo qui lui reste des siens. Il l'a regardée. Il a aimé sa beauté. Ce matin cette fleur était encore plus belle et si différente d'hier. Il a à nouveau aimé sa beauté.
Monsieur S sait maintenant qu'il veut vivre.
Mais comment leur dire, à lui et ses frères, qu'on ne les oublie pas ?