Providence
Très chère Madame la Providence,
Il y a bien longtemps que j'ai envie de vous écrire ce mot et ce matin vous avez bien du le sentir. Cette pluie bien lourde qui arrose ma Provence et ma maison et qui me fait sortir du lit. Une inquiétude, le bruit de l'eau. Une fuite ? Dans ces toits bien anciens les longues pluies d'automne trouvent bien des chemins et on a beau chercher, petits hommes que nous sommes, jamais nous ne les découvrons. L'escalier qu'on descend, la lampe redécouverte et réparée hier qu'on essaie à nouveau et qui m'éclaire à l'instant comme une amie retrouvée.La pluie qui cesse : la fuite qui ne s'est pas manifestée. Tout semble aller si bien. Je me souviens alors de vous, de cette lettre, de cette envie de vous écrire.
Il y a longtemps que je vous connais. Dès l'enfance mes parents m'ont fait savoir vos bienfaits. Il faut dire qu'on a eu souvent recours à vous dans nos grandes maisons étranges où votre ennemie de toujours nous faisait mille tours. Je veux parler de celle qui comme vous fait démarrer son nom des mêmes lettres : Précarité.
On était très nombreux et nos parents bien souvent imprudents, parfois maladroits, souvent géniaux,toujours amoureux donnaient au quotidien des couleurs d'aventure. Parfois c'était l'opulence, d'autres jours le pain manquait. Bien sur que j'éxagère, mais demain était si incertain que, même si nous savions votre existence, il nous arrivait d'être inquiets. Comme des enfants aimants nous leur faisions confiance mais il se pouvait que l'angoisse demeure. Ce qui nous rassurait c'était leur foi en vous. A les entendre vous étiez un des plus beaux visages de la Bonté Divine. Ils parlaient peu de vous mais avec tellement de foi que lorsque nous doutions parfois d'eux, nous ne pouvions douter de vous. Et il faut dire qu'à chaque rendez-vous vous étiez fidèle. L'ami perdu de vue qui arrivait le coffre garni de cadeaux, la boite de conserve oubliée au cellier, la bouteille de vin retrouvée à la cave, le rappel d'argent qui terminait le mois. J'ai rapidement compris qu'on pouvait vous faire confiance, que vous étiez si fidèle que la découverte même du manque vous appelait au logis.
Et je vous imaginais. Vous étiez femme et cela me plaisait. Depuis mon plus jeune âge j'ai aimé les femmes, leur grâce, leurs attraits, leur sens de l'histoire et de la vie. C'est n'est que bien plus tard que je les ai aimé comme un homme, pour leur beauté, pour leurs corps appelants, pour leur capacité à donner de l'amour et à remplir au fond de nous, pauvres hommes, cet immense besoin d'être aimé, d'étre désiré à notre tour, d'être encouragé, choyé, porté. C'est certainement vous qui, plus tard, me fit comprendre que le vrai besoin de l'homme n'était pas d'étre aimé mais d'aimer à son tour et de rendre au centuple ce qu'il avait reçu.
Vous étiez là, disais-je, à chaque détour de l'inconfort ou de la crainte. Parfois, retenue ailleurs, vous vous faisiez attendre. Il nous arrivait aussi de ne pas savoir vous voir ou vous reconnaître. En grandissant votre image s'affinait à mes sens. Un jour même je commençais à m'adresser directement à vous pour répondre à mes peurs, à mes inquiétudes, à mes angoisses. On ne voyait jamais votre visage, on voyait de vous mille avatars car vos messagers étaient parfois si étranges, souvent inattendus. C'est dans ces jours et grâce à vous que j'ai su, que derrière chaque être et même chaque objet, vous pouviez être là. Et c'et en découvrant cela que j'ai compris qu'il fallait se garder de ne pas aimer les autres gens, ni les autres choses.
Puis la vie s'est déroulée. Gagner mon pain est devenu ma propre affaire. Puis vous avez mis une épouse sur mon chemin. Je ne parlerai pas auourd'hui d'elle, car elle craint trop d'être connue ou d'être découverte, mais vous avez su me la donner "providentielle". Le bien que je gagnais est devenu le bien de ma famille. il arrivait sous forme de salaire mais ,qu'importe, il était bien présent. Parfois il était un peu rare et vous saviez le compléter au moment opportun. Vous nous laissiez même l'attente, parfois un peu douloureuse, qui fait tellement mieux apprécier le don, le cadeau, le présent.
Comme tous les hommes j'étais infidèle, je vous oubliais. Il m'arrivait de croire que c'était la société qui m'employait qui me donnait ce pain. Je lui faisais plus confiance qu'à vous et je vous délaissais. Puis le temps est venu où c'est cette entreprise qui me fut infidèle. Elle me fit comprendre que j'étais de trop pour son bonheur. On se quitta "bons amis", si on peut dire qu'on se quitte et qu'on est "bons amis".
Le temps était venu où c'était à mon tour de porter, au jour le jour, la préoccupation de donner à chacun des membres de ma famille ce dont il aurait besoin. J'ai d'abord cru que je pouvais m'en sortir seul. La vie se chargea bien de me faire comprendre que ce n'était pas possible. La peur d'abord, l'angoisse même. Puis jour après jour l'image de vous qui se redessinait. Je comprenais qu'il était fini le temps des bureaux, des cols blancs, des réunions, des avions, des chiffres projetés sur des tableaux lumineux. Je compris qu'il me fallait retourner aux sources, au pain "gagné à la sueur de son front". Enfin je trouvais un sens à ce corps un peu lourd, un peu trop fort, à ces mains plus faites pour tenir et serrer que pour caresser. C'est vous qui me le fîtes comprendre, chère Providence. Alors je remis chaque jour entre vos mains. Si l'ouvrage venait à manquer vous interveniez rapidement et mille fois par jour je compris que c'est à vous que je devais, le clou perdu et retrouvé au milieu du désordre, le sac de plâtre qui suffit juste à l'ouvrage. Le "pas plus- pas moins" que vous avez su donner aux hommes depuis la manne au désert. Parfois même vous apparaissiez sous les traits d'un de mes propres enfants.Je compris que vous étiez là même quand j'étais trop peu compétent, trop maladroit, trop ambitieux...et même que vous pouviez pallier à ma paresse.
J'ai aussi découvert qu'il vous faisait plaisir que l'on fasse connaître vos bienfaits et que votre plus grand plaisir était d'aider et d'aider encore. Je pris l'habitude de parler de vous autour de moi. Parfois l'oreille était incrédule mais lorsque je parlais au coeur il comprenait toujours. Je vous citais souvent lorsque je remerciais par écrit un bienfaiteur mais, aujourd'hui, c'est ce blog que vous me fournissez pour mieux parler de vous.
Pendant que j'écrivais, le jour s'est levé. Le chat à demandé à rentrer et le chien à sortir. C'est dimanche aujourd'hui. Je ne ferai rien pour gagner ce pain quotidien parce que c'est dimanche. Les tâches que je mènerai à bien seront tâches de plaisir, de famille, de maison. Ce matin j'irai à l'Eglise, je penserai à vous sous d'autres noms.
Avant de vous quitter, chère Dame Providence, je veux vous dire que je vous aime et quand je cherche l'adjectif pour qualifier cette amour particulier je n'en trouve d'autre que votre nom "Providence". Et c'est bien ainsi que je vous aime.
En écrivant ce mot, je veux faire partager ce trésor à ceux qui, ce même dimanche matin que moi, doutent de leur pain d'aujourd'hui ...ou de demain. Je veux leur faire partager cette confiance en vous. Et à ceux qui ne vous connaissaient pas ou ignoraient votre nom le faire découvrir.
Je vous remercie également de m'avoir fait trouver chaque mot de ce billet.
Je vous embrasse chère Providence. Je vous aime.
Jacques