Calendrier de l'Avent (2): La vieille dame.
"Tu nous avais promis !" Lui dirent-ils ce matin, un peu plus tôt que d'habitude, rassemblés en conseil au pied de son lit. "C'est vrai."" Répondit-il. "Je vous avais promis chaque jour une histoire en marge de la création de la crèche. Mais le temps m'a manqué. Le temps est un mauvais compagnon. On ne peut pas toujours compter sur lui. Parfois il vous manque, d'autres fois il semble trop long. Les deux sentiments peuvent se suivre et parfois même se superposer dans la même journée. Alors ne m'en veuillez pas.D'ailleurs n'aviez-vous pas dit que si c'était nécessaire vous viendrez faire un énorme tintamarre pour me tirer des bras de Morphée ?" Ils le regardèrent alors avec le doux sourire des amis à qui on a manqué, mais qui savent pardonner et qui ne veulent rien d'autre que renouer le lien rompu, quelques minutes, quelques heures, quelques jours, quelques années. L'amitié ignore la rancune. Elle est dans la douceur du pardon et de l'oubli. "Nous avions prévu de le faire. Mais lorsque nous sommes venus nous avons renoncé. D'abord pour ne pas, par nos bruits la déranger, Elle, qui n'est pour rien dans ta faiblesse. Et puis tu dormais trop bien. Tu avais l'air si fatigué !"
" Merci de votre patience. " Leur dit-il, en les regardant attendri. Il n'vait qu'une envie les prendre dans ses bras avant de se lancer dans les récits promis. Or justement en ce jour revint en sa mémoire cette histoire qu'il avait vécu, il y a peu de temps.
Il se promenait autour du village, comme il aimait le faire. Le froid était vif. Quelques petits nuages de buées accompagnaient le salut que l'on donnait à ceux que l'on croisait. Dans les villages on dit bonjour au piéton que l'on croise. Ami, ennemi, inconnu, on lui dit ainsi qu'on le reconnaît et la vie est plus douce. On lève le bras pour un cycliste, s'il est assez lent pour vous apercevoir et conducteur, on adresse même des appels de phares à quelques voitures reconnues. La vie est douce des gens qui connaissent et qui se connaissent.
Il aperçut alors, le précédant de quelques pas, un personnage de conte, une vieille femme courbée sous un fagot de bois. Tout de noir et de gris vêtue, elle avait sur les épaules un beau châle d'indienne, gris aussi, mais lumineux comme en portait autrefois les belles dames de la région. Il la suivit. Il marchait vite et espérait la dépasser. Mais par un curieux prodige, elle semblait lente mais avançait plus vite que lui. Il sentit qu'elle ne voulait pas qu'on l'arrête, respecta son silence, ralentit son pas et continua sa marche silencieuse. Il avançait vers la colline dominé par ce château-monastère aujourd'hui désert de toute vie. Elle était dans sa tête. Il imaginait autour d'elle mille histoires : une femme abandonnée, autrefois riche, réduite à la misère ou alors une femme ayant perdu la raison qui errait toute la journée. Il se dit qu'il était curieux qu'il ne l'ait jamais remarqué auparavant. Il s'enfonca dans les sous-bois de chênes verts, d'oilviers laissés à eux-mêmes à une époque où il était devenu trop cher de cueillir les olives, de thym que l'on sentait encore malgré le froid. Cet endroit est protégé des chasseurs et si on est attentif on aperçoit parfois un animal sauvage. Ce matin ce fut une poule faisane, seule, qui s'enfuit tout de suite. Mais à chaque pas des signes montraient la présence de ces amis cachés. Cet endroit avait été une carrière de pierres et , vide, avait été abandonnée. Il restait de l'exploitation des recoins qui étaient devenus des caches dans les périodes les plus sombres de l'histoire.
Il la vit à nouveau. Il marchait contre le mistral. Elle ne l'avait pas entendu venir. Elle s'était avancée dans une de ses caches qu'il n'avait jamais remarqué avant. Elle avait sorti un vieux coffret de métal et elle regardait. Et elle chantait une douce chanson qui lui sembla être une berceuse. Il la voyait très bien maintenant. Son visage sillonné de rides était beau. Ses yeux étaient clairs et il y avait dans ce chant tout l'espoir et tout le bonheur du monde. Elle chantait d'une belle voix d'alto, un peu rugueuse parfois et remarquablement juste. A part eux, personne. Le mistral lui ramenait chaque parole dans une langue qu'il ne comprenait pas. Ce n'était pas du français. Ni autre chose qu'il ne connut. Il ne distinguait pas non plus les quelques mots de provençal qu'il savait reconnaître. Autour d'elle la clairière semblait s'éclairer. Immobile, il n'avait pas froid le moins du monde. Il lui semblait que tous les animaux étaient là autour de lui qui retenaient leur souffle. Il entendit alors derrière lui un bruit très fort. Un bûcheron qui mettait en route sa machine. Il se retourna pour dire à l'intrus qu'il fallait se taire, laisser le temps s'arrêter. Il était trop loin. Il se retourna alors vers elle. Elle avait disparu.
Il attendit. Il n'osait pas s'avancer ni rompre le secret de cette cache. Il revint vers le village. comme éclairé de cette belle présence, de ce doux chant. La vie lui semblait couler de cette grâce. Cette femme qui avait eu d'abord l'air de porter toute la souffrance du monde, de ce monde qui l'inquiétait parfois, avait par son mystère et par son doux chant ressucité tous les espoirs.
Il essaya discrètement de savoir qui elle pouvait être. Il en parla, comme s'il l'avait lu dans un livre pour ne pas attirer l'attention. Il chercha la réponse parmi les plus sages, les plus silencieux des anciens. Pas un ne savait. En tous cas, pas un ne disait. Mais parfois il voyait ,quand il précisait, des regards qui s'éclairaient. Il vous livre là l'histoire, sans fin, sans morale, sans conclusion. Il vous laisse juge de cette apparition de ce matin d'hiver.
Il quitta les mots. Ils avaient l'air contents qu'il eut ce matin tenu sa promesse. Ils avaient l'air déçus de ne pas savoir la fin. Mais il en est ainsi des histoires. Elles vous sont données...ou pas. On les prends comme elles viennent.
Il pensa aussi qu'on le lisait parfois, qu'on serait triste de ne pas connaître de fin. Mais c'est ainsi. Un jour prochain peut-être le vent qui refroidit nos champs mais qui se heurte aux haies posées par les hommes viendra peut-être apporter la réponse.
Passez une bonne journée amis qui me faites la charité de me lire et comme moi gardez en vous la joie que ce chant d'espoir m'apporta.