Une heure
Une heure, rien qu'une heure. Une heure reçue en cadeau au moment de partir. Il fermait la porte lorsque le message lui parvint."Je ne serai à la maison qu'à 9 h". Une heure de battement. Il referme la porte et revient en arrière. Il accroche à la patère sa veste de travail. Il s'assied à sa table. Une heure offerte.
Une impression d'une heure de vacances. Mettre un mot à sa grande fille pour lui parler de son insomnie, pour lui dire qu'il connait bien, que ce n'est pas trop grave et qu'il vaut mieux se réjouir de ne dormir pas trop. Facile à dire quand c'est l'autre qui reçoit la fatigue. Alors il l'écrira sur son billet, exprès pour elle. Se réjouir que la maison dorme encore, les hommes et les animaux. Une longue semaine d'affilée et un long week-end offert aux autres, la réception de ceux qu'on aime, le linge qu'on aide à préparer : Il est normal qu'elle soit fatiguée et qu'elle profite un peu de ce tempsun peu plus calme. Et pour le dernier garçon c'est un demi-trimestre d'école, de cours, de TP, d'atelier et des milles autres choses qui remplissent abondamment sa vie d'étudiant. La maison, les outils retrouvés, le bricolage, les inventions insolites, le repos, la chaleur de la famille...c'est bon aussi.
Les animaux eux, dans le silence se réjouissent de cette heure de plus passée au chaud. Son départ c'est leur sortie vers le jardin jusqu'à ce qu'un autre leur redonne l'entrée et la chaleur de la maison.
Une heure pour écrire, pour rêver. Il s'était couché tard et levé sans pouvoir écrire et voilà que cette heure lui permet. De l'autre côté de l'océan, c'est la nuit pour les cinq expat :une nuit avec réveil, avec un bébé à nourrir. Un peu plus près dans un grand port, on est en train de préparer le grand bateau qui demain appareille, Toulon, la Bretagne, l'Angleterre, le Liban, et encore et encore d'autres noms magiques du bout du monde : la dernière étape de la formation du docteur.
Au milieu de la France, trop loin pour qu'on puisse lui apporter le simple don d'une présence, une grande soeur qui souffre, beaucoup, trop, qui se demande. A quoi pense-t-elle ? Sait-elle à quel point, tout à coup, elle est devenue utile, présente ? Sait-elle que depuis quelques jours sa présence nous manque alors qu'on la voyait si peu.Une heure, un appel, une prière qui viendra par bribes, par appels dans la journée. "Mon Dieu, qu'elle souffre moins. Mon Dieu que sa souffrance trouve un sens pour elle et lui permette la paix, la profonde paix. Mon Dieu qu'elle guérisse si vous voulez. Mon Dieu qu'elle s'apaise si le chemin traçé l'amène vers d'autres endroits. Ne regardez pas la misère de ceux qui vous invoquent. Souvenez-vous de vos bontés, de vos largesses pour nous au cours des temps."
" Et vous, Papa, Maman, j'aimerais savoir ce que vous savez d'elle en ce moment. Ce que vous pourriez et voudriez nous dire. C'est votre grande fille. Je sais que si vous pouvez faire quelque chose pour elle (et pour nous) vous le faites sans doute. Mais j'avais envie de vous le dire. Comme un enfant c'est à vous que je pense en ce moment."
Et les idées virevoltent au fur et à mesure que les phrases s'écrivent. Mystère du temps, de la souffrance, du bonheur, de la vie.
Une heure donnée pour écrire la vie qui se construit, jour après jour, mot après mot. Au rythme lancinant parfois du devoir de chaque jour, du geste du travail qu'on pose, de la fatigue, du découragement et de la joie aussi de l'effort récompensé. Une heure pour se dire que la vie à un sens dès qu'on peut poser sa prière sur un nom, dés qu'on peut poser son outil sur un mur. Une heure qui s'écoule, un cadeau ce matin. Il écrit, il écrit encore et l'heure n'est pas fini. Il prendra un dernier café. Il se souvient d'un outil oublié. Il va pouvoir vider ce lave-vaisselle qu'il avait laissé devant le peu de temps.
Merci mon Dieu de l'heure donnée, du temps qui passe, qui use les corps et qui régenère aussi les âmes. Merci mon Dieu de cette prière écrite, mot à mot, phrase à phrase et qui s'est faite présente et qui s'est imposée aux doigts qui courent sur le clavier.
Une heure qui passe, un morceau de vie.
Et vous amis lecteurs, vous n'êtes pas absents de cette heure. vous êtes là aussi en pointillés. Je ne connais pas vos visages, je connais peu de vos pensées. Mais je sais que vous êtes là. si vous croyez à ce Dieu auquels je crois ou plutôt que je sais Etre, je vous demande de vous associer à cette maladroite prière. Si vous n'y croyez pas encore essayez aussi de la faire, par amitié, par douceur ou mettez simplement vos pensées à côté des miennes sur ce désordre d'intentions données en vrac, comme on parle à ceux que l'on aime.
Allons, il faut quitter la table. Le vent est tombé. On pourra poser les fenêtres.