Attente
L'automne en Provence ne sait pas bien dire son nom. La semaine avait donné quelques après-midis d'été. Une chaleur soutenue, un soleil ferme simplement plus limité dans le temps, entre un matin qui tarde et un soir qui se précipite. Il était difficile de trouver le bon rythme, le bon comportement. Le réveil comme toujours surprenait l'homme bien avant le matin. Était-ce le corps fatigué qui se rappelait à lui par des douleurs maintenant établies ? Était-ce cet étrange sentiment de calme lorsqu'on est réveillé sans sommeil, sans pouvoir même envisager de se rendormir et qu'on se dit tout simplement que le compte n'y est pas, qu'il manquera des heures au vrai repos ? Il savait qu'il y aurait deux moments difficiles. La mi-journée d'abord. L'"après" du repas de midi où le sommeil semble tout à coup le plus fort. La difficulté à repartir et un travail plus lent, plus pénible, aux faibles résultats. Le temps de l'inquiétude aussi quand tout ce qui trouble revient en tête. Parfois juste après le repas le sommeil vient et une sieste le surprend qui lui permet de repartir. Mais jamais elle ne suffit tout à fait.
Vient le soir et la fin du chantier, le retour. Se changer, se poser, un état d'hébetude qui lui rappelait ces temps de sport. Lorsqu'après un match de rugby toute l'énergie libérée semblait avoir besoin, en quelques heures, de se reconstituer. Puis la paix et la douceur du repas du soir et l'envie retrouvée d'un sommeil apaisé et immédiat terminait cette boucle.
Mais ce sommeil léger présentait de nombreux avantages. Un esprit clair au matin. L'envie d'écrire sur le clavier tout ce qui dans le labeur du jour et la quiétude de la nuit avait rempli sa tête. Car s'il est un bonheur de ces travaux physiques c'est que l'esprit a tout son temps, toute sa place pour, sans nuire à l'ouvrage, rêver, imaginer, craindre, prévoir, raisonner. Pendant ces heures là les mots s'engrangent et l'homme regrettait souvent de n'avoir pas plus le temps de les écrire. Car c'était là, le matin, qu'ils venaient se poser, sans souci. Les doigts circulaient sur le clavier comme s'ils étaient mus par une propre volonté et la relecture, la correction, les reprises venaient à leur tour sans qu'il eut à s'en soucier. Les mots, ses amis de toujours, venaient tourner autour de lui. Hier c'était l'image de ce petit écureuil, venu en visiteur jusqu'à la porte du chantier, qui lui rappelait qu'il y avait bien longtemps qu'il n'avait pas écrit pour les petites princesses et le petit chevalier. La plus grande avait maintenant quatre ans, déjà une belle aventure de vie.
Hier le travail était très difficile, presque trop. Il avait regretté d'être seul. Il fallait poser des plaques de plâtres sur un plafond très haut, penché, difficile d'accès. Un des chantiers où travailler seul épuise. Et puis le soir le travail fut fini. Et l'homme pensa alors au chantier d'aujourd'hui. Il travaillerait le bois, le plâtre. Il allait faire un petit morceau de chantier qui lui faisait plaisir. Là, il ne sentirait plus le poids de la fatigue. Il allait construire une mezzanine qui devait supporter deux lits, conçus un peu comme des couchettes de bateau, deux tout petits espaces indépendants. Un endroit secret où des enfants, et d'aiileurs peut-être des adultes pourraient se réfugier dans le silence du jour, à l'heure de la sieste pour lire, rêver à leur tour. L'endroit serait conçu comme un refuge, une sorte de cabane à l'intérieur de la grande maison. Il aimait le rêve. Il aimait imaginer ceux qui se feraient dans cet espace.
L'écrire même ,en cet instant avait une saveur très douce. Ces tranches de travail sont à elles seules une vraie récompense. S'il avait pu un jour au temps du travail "ordinaire" imaginer ces joies, il n'aurait peut-être pas attendu que ce soient les hasards de la vie qui lui dictent ses choix. Il en aurait fait son métier. Mais qui sait ? Il avait eu aussi bien du plaisir dans ces travaux d'esprit, dans ces grandes sociétés, à rencontrer tant de monde, à avoir quelques responsabilités, à se sentir porteur d'un petit morceau d'entreprise. Plus tard, il avait ressenti d'autres joies à conseiller des hommes et des entreprises sur des sujets où, semblait-il, on lui reconnaissait quelque compétence.
Et puis était venu le temps du vide, le temps du non-appel, le temps du non-désir. Celui où tout à coup ce monde semblait ne pas avoir besoin,... ou envie de lui. Et heureusement, du fond de l'esprit était revenu cette phrase : "Et puis si ça ne marche pas, je trouverais bien toujours matière à travailler de mes mains.... Surtout ne pas sombrer dans l'inaction." Ce temps était venu, avec ses peines, avec ses joies heureusement plus grandes, avec cette installation dans le pain quotidien, ce demain inconnu et ces rencontres furtives au petit matin avec un clavier et un écran ami.
Le temps n'est pas à la lecture de ses pages. Rares sont ceux qui y viennent régulièrement. Le blog n'est pas l'endroit idéal pour lui. Il lui faudrait, pour être lu, passer plus de temps à aller chercher sa place dans les pages des autres. Il n'avait pas le temps. Mais il le savait. Il lui suffisait d'un seul lecteur pour partager et l'écriture trouvait tout son sens. le trésor des pages écrites s'enrichissait chaque jour et ce bonheur le comblait d'aise. De temps en temps un nom, un pseudonyme venait ou revenait et faisait apparaître en filigrane sur l'écran, l'ami(e) qu'on connaissait ou qu'on reconnaissait, parfois celui ou celle qu'on ne connaissait que par ses écrits.Oui, tu l'as deviné, il s'agit de toi qui me lit en ce moment même.
Le monde qui s'agite autour de lui lui fera bientôt prendre à nouveau la plume pour d'autres desseins, peut-être même d'autres "combats".
Alors merci, ami lecteur, qui partage en silence ou parfois qui me le dit pour ta patiente attente des mots. Passe une bonne journée et si , demain, je n'ai pas le temps de te l'écrire un bon week-end aussi.