Troisiéme personne
C'était un peu plus tard que ce matin l'homme s'était installé ce matin à sa table de travail. Pourquoi d'ailleurs de travail ? Pour lui le travail était ailleurs et n'avait pas besoin de table. Il aurait mieux valu dire sa table de plaisir. Il savourait d'avance cette journée avec un plaisir particulier. Il allait travailler certes et certainement encore plus qu'une journée ordinaire. Mais il allait travailler chez lui et ils allaient travailler ensemble, Elle et Lui. La maison a besoin qu'on lui redonne forme, qu'on la remette en ordre et les jours succèdent aux jours sans qu'ils prennent le temps de le faire. C'est Elle qui, une fois de plus, a su mettre les mots en face des réalités et faire qu'ils ne tombent pas dans cet sorte d'ennui lourd qui frappe parfois les maisons qui se vident de leurs enfants. On vit au ralenti dans l'attente des retours et la fatigue se conjugue assez vite avec la paresse pour ne pas trouver le temps de faire. La table sur laquelle il écrit ces mots sera déplacée pour quelques heures, pour quelques jours et lorsqu'elle retrouvera cette place (ou une autre) il y aura comme un air de renouveau à cet endroit.
Il renâclait à l'écriture. Non pas qu'il n'écrive plus mais il avait le sentiment double qu'on trouvait moins d'intéret à ses mots et qu'ils étaient bien inutiles. Il écrivait pourtant ailleurs : quelquefois un article ou un billet pour aider à sa modeste manière dans cette aventure des élections qui se préparent. Faire ainsi une sorte de pied de nez au monde des politiques en partant à l'aventure sans eux et surtout hors d'eux, n'ayant comme seul facteur d'action que l'envie partagée du bien commun. Il construisait aussi dans sa tête et parfois sur son clavier une histoire, une vraie... pour un jour peut-être la mettre en entier sur le papier. Ses doigts devenus plus adaptés aux lourds travaux qu'à manier la plume aimaient mieux le clavier que le papier. Il avait pourtant décidé de leur redonner un peu de souplesse et de sentir sa main tracer les mots sur le papier. Il s'était donné le plaisir d'écrire ainsi une lettre à une soeur et à lui dire toute son affection; on oublie trop souvent de se le dire. Il en avait été heureux.
Et puis il y avait le monde. Son pays laissé aux mains d'une coalition d'incapables et de velléitaires dont le seul but semblait être de détruire ce qu'il aimait. Ils s'acharnaient ,avec la rage de ceux qui sont acculées et qui savent qu'ils vont bientôt devoir laisser la place, à détruire les valeurs autour desquels toute sa vie s'était patiemment construite, la vie, la famille, la grandeur de son pays, le sage respect des autres.
Pourtant il les aimait ces derniers jours d'octobre et ces premiers jours de Novembre à l'ombre du Ventoux dont le sommet souvent se cache dans les nuages. C'étaient les jours où on honore ceux qu'il aimait le plus : un peu à l'image des santons il aimait les saints de la Toussaint, ceux dont on ne connaît pas même le nom, qui ont vécu dans l'humilité et l'ombre. Il aimait aussi ces "soldats inconnus" surtout ceux de la Grande Guerre. Il y en avait dont il connaissait le nom : ses deux grands pères, ses trois oncles de sa femme morts en quelques jours, ceux qu'il allait parfois honorer au hasard d'une promenade au milieu du cimetière de cette ville qu'il s'entetait à appeler "son village". Leurs noms et leurs prénoms écrits sur les côtés du monuments avaient un petit goût de Pagnol. On était triste pour eux mais on les imaginait là en train de jouer aux boules en faisant résonner la place de leurs rires et de leurs éclats de voix. Leurs prénoms, un temps oubliés sont redevenus pour certains à la mode, et les enfants qu'on ne voyait plus comme avant jouer dans les rues, ignoraient certainement ce qu'ils leur devaient.
Autour de lui, la vie ordinaire, courante, les bonnes nouvelles de naissances qui arrivent chaque jour et des frimousses qui s'joutent sur les pêles-mêles déjà surchargés. Les moins bonnes aussi, les coups du sort, le travail que l'on perd, la maladie qui frappe toujours au mauvais endroit et au mauvais moment, l'enfant malade, l'ami pour qui on s'inquiète. Même s'il sentait de façon de plus en plus palpable cette douce coalition de pensées et encore plus souvent de prières. Il aimait ce monde d'amis. Il se sentait privilégier. il aurait aimé l'étendre à d'autres. Il savait que si c'était le cas son pays retrouverait cette paix qu'il aime.
Et les mots passent et le temps aussi. Et l'homme se dit qu'il a trop perdu de temps que demain il se remettra encore à cette table et plus souvent. Et il remercie cette amie longtemps entendus hier au téléphone qui l'ont encouragé à se ré asseoir et à reprendre l'écriture.
Et puis il te remercie aussi ami lecteur, patient et sage, souvent silencieux; Tu es là quelque pat derrière l'écran et c'est en pensant à toi qu'il pose là à sa petite manière ces quelques mots. Passe une bonne journée. le jour s'est levé, c'est l'heure de l'ouvrage. Que Dieu te bénisse.