Le temps
Le temps qui passe, le temps qui court, le temps qui laisse sur son chemin des traces de bonheur et des blessures. L'homme avait repris ses levers matinaux et son rythme de travail mais la douleur d'un corps fatigué venait aussi la nuit soustraire du temps au repos et lui donnait le temps de la lecture, de la recherche et de la réflexion.
Deux mondes se croisaient dans sa tête : celui d'une réalité bienfaisante où chacun portait son fardeau et avançait avec sagesse dans un chemin tracé de toute éternité. Dans ce monde on naissait, on grandissait, on était amoureux, on se mariait, des enfants naissaient, on riait, on chantait, on souffrait, on pleurait, on travaillait, on se reposait, on connaissait la joie, la peine, la solitude parfois....bref on vivait. Dans ce monde l'état n'avait d'autre ambition que de mettre un peu d'ordre dans un espace qui se laissait trop vite gagner par les ambitions personnelles, les envies, les peurs, les passions. Et puis cet autre monde que les médias lui renvoyaient lorsqu'il se disait qu'il fallait quand même savoir ce que devenait son frère, son prochain. Dans ce monde quelques hommes, quelques groupes décidaient de ce qu'il devait être. L'état, entité mystérieuse, décidait de tout. Du moment de sa naissance, de celui de sa mort, des maladies justes et de celles condamnables, de la vie même des familles, des livres des enfants. Un monde où sous prétexte de liberté on détruisait sans vergogne un ordre naturel des choses qui semblait être là de toute éternité. La " liberté" érigée en étendard n'était que la grimace de l'anarchie. On avait droit à tout à la condition expresse que cela ne fut pas dans l'ordre naturel du monde. Un monde de folie !
Ce monde avait ses rois, ses princes, ses savants, ses prophètes, qui le dirigeaient comme ces rondes folles de bouffons qu'on voyait autrefois dans les moments les plus fous des histoires de l'homme et des histoires des hommes : une danse macabre.
Il aurait pu sans souci s'extraire de ce monde. Il lui suffisait par exemple de regarder l'hamonie des choses, le vieux mur qui suit l'escalier où les vieilles chaux patinées par le temps, s'émiettent. Il hésitait à les refaire encore. Il lui faudrait attendre l'été prochain, ou plutôt juste avant l'été quand les maisons sont réchauffées mais que la chaux trouve encore le temps de sécher mais pas trop vite, le temps qu'elle trouve sa place. Le chat qui ronronnait et demandait qu'on lui ouvre la porte était signe aussi de cet apaisement.
Il s'était levé. Il avait pris sa place sur le vieux fauteuil qu'il avait refait de ses mains pour lui donner une autre vie, un autre espoir. Il avait lu. il avait fait le tour du monde par quelques mouvements rapides de ses mains sur une plaque de verre. Il s'était dit une fois de plus que l'esprit de l'homme était grand qui permettait de telles prouesses. Il avait vu mille images, entendus plusieurs langues, revu les visages familiers de ces amis, de ceux qu'il aime. Il avait même pu échanger quelques phrases avec un fils à l'autre bout du monde qui se couchait quand lui se levait.
Mais il avait lu ce texte ou plutôt écouté cet homme, ce petit homme en gris, qui disait sans vergogne que "Demain" était à eux. Un "Demain" où les femmes, pour de sombres considérations de carrière, au lieu de laisser faire la nature attendraient de n'être plus fécondes pour prendre afin le temps d'avoir un enfant, et si elles n'étaient plus fécondes elles loueraient alors le ventre d'une pauvre femme contrainte pour quelque argent de porter l'enfant d'autrui ....ou de vendre le sien. Et ce "droit" à la folie serait donné ainsi également à des couples de femmes, à des couples d'hommes...et tout autre produit de l'imagination la plus folle. Ce petit homme en gris, plein de son argent, de son assurance et du pouvoir qu'on lui avait donné annonçait avec morgue et peut-être avec raison que c'était pour demain.
"Folie" se dit l'homme, partagé entre effroi et colère. Il avait bien conscience que les faibles moyens de ceux qui luttaient contre cette folie ne suffiraient pas. Il priait mais il savait que Dieu pour exaucer les hommes veut que leurs prières soient fortes et peu croyaient encore en lui. Il sentait bien dans tous ceux qu'ils rencontrait chaque jour que ce "modèle" n'était pas désiré... mais l'homme est ainsi fait qu'il préfère ignorer ce qui se trame autour de lui tant qu'il n'est pas directement menacé...et il ne réagissait que lorsque le mal était à sa porte...et c'était alors trop tard.
"Résistance" était le mot qui s'imposait à lui. Mais pourquoi ? mais comment ? C'était aussi la raison qu'il avait de chercher dans l'histoire comment au cours des âges les hommes avaient su, avaient pu, avaient osé se dégager de tels menaces.
Et ses riches journées, les mains dans le plâtre, la chaux et le ciment lui donnaient le temps de penser à tout cela. Et puis il y avait le baume bienfaisant, du temps qui aujourd'hui serait beau, de la pause au pied du mûrier de chine encore garni de ses feuilles, du repas pris en vitesse, de ce moment d'échange avec ceux qu'il aime. Ces images douces qui passaient où le temps n'avait pas sa place de bonheurs éparpillés où morts et vivants trouvaient leur bienfaisante place, où deux petites princesses et un petit chevalier annonçaient une visiste autour de Noël. Et pendant quelques jours un fils, homme déjà, viendrait passer un peu de temps avec eux et partager sa vie.
C'est l'heure de préparer le sac et de prendre la route. Je te laisse mon ami partager avec moi le bonheur de ce jour qui sera grand....les inquiétudes aussi car c'est le propre de l'ami de partager le bien et le souci.
Bonne journée !