...écrite par une écriture malhabile mais appliquée. On voit bien que ce n'est pas une lettre d'enfant. C'est une lettre venue tout droit d'un santon. Un de ces santons que je racontais autrefois. L'homme était mon voisin. Il habitait une grande maison au bout de la rue. Il vivait seul. Il avait longtemps habité avec ses parents, puis seulement sa mère. Ils tenaient une boulangerie au bout de la rue. Puis le temps est passé. Le père est mort. Il a continué à sa place. Son pain était, paraît-il, délicieux. Puis la boulangerie a fermé. Il est entré à l'usine, simple ouvrier.
Et puis sa maman est morte. Il s'est retrouvé seul. A l'heure de la retraite, il vivait seul. Un intérieur propret. Dès notre arrivée il nous avait accueilli et je me souvient du jour où, déjà petit monsieur tout cassé, il était venu me proposer son aide pour ranger un camion de bois. Il était devenu un de ces amis voisins Qu'on fréquente en se croisant souvent. Ceux qui l'ont connu à l'école disent qu'il était brillant et d'ailleurs du temps où il était encore là, il passait ses journées à lire et il a encore aujourd'hui'hui une memoire étonnante.
De notre côté, rien de bien extraordinaire : quelques cartes postales envoyées, quelques petits biscuits à Noël. Il me recevait quelquefois et, comme savaient le faire les anciens, il sortait une bouteille d'un de ces apéritifs dont on a plus trop l'habitude et quelques biscuits un peu aigres parfois. Et nous parlions.
Il était le témoin presque immobile de notre famille qu'il aimait en silence. Et puis il est parti à la maison de retraite et c'était mieux pour lui. Il voyait trop mal. Il n'entendait plus rien. Il était tellement cassé qu'il marchait courbé presqu'à angle droit. Sa maison a été vendue. On en a fait quelques appartements. Il ne veut plus savoir ce qu'elle est devenue. Il ne vient plus la voir et d'ailleurs il ne marche presque plus.
Et pourtant elle n'est pas loin cette maison de retraite. A moins de 100 m et je ne suis allé le voir qu'une seule fois. On devient vite ingrat sans larme le sentir.
J'ouvre la lettre. Des demandes de nouvelles. Il s'inquiète de la vie de ses anciens voisins. Des remerciements à transmettre à une amie qui est passée. Le constat simple et plein de bonté et de reconnaissance qu'on s'occupe bien de lui. Un rappel : il a 88 ans.
Mon cher Roger, votre lettre m'a touché à un point que vous ne pouvez imaginer. Elle a rempli mes yeux de larmes. Vous êtes aussi pour moi un mystère : comment, avec tant de qualités, de patience, d'humilité de douceur, le Bon Dieu qui est bon, ne vous a pas fait ce petit clin d'œil de la Foi ? car vous ne croyez pas. Et pourtant une phrase me vient qui rappelle : " heureux les cœurs purs car ils verront Dieu ! ". Et de ceux- là vous en êtes, c'est sûr.
Vous m'avez donné à la fois la mauvaise conscience de ne pas vous visiter et l'envie de le faire plus souvent. Et si vous le permettez de temps en temps j'irai, à votre place, visiter la tombe de vos parents que vous honoriez chaque jour d'un peu de votre présence.
Le ciel est bleu. Le temps est beau. La Provence est éclatante de beauté. Le village est tranquille à cette heure. Même si, au loin, des inquiétudes, des mauvaises nouvelles empêchent d'être tout à fait en communion avec ces belles images, Même si l'heure de paresse d'hier a été payée par une journée de trop lourd labeur, ma journée grâce à vous commence par une immense reconnaissance.
Merci Roger.
Et toi ami lecteur, qui a sans aucun doute son "Roger" quelque part, prends un meilleur soin que moi.
Bonne journée !