Le "passager"
L'homme qui est à côté de moi regarde la route en silence. C'est un homme de paix. C'est un homme de foi. C'est un homme d'Église.
L'homme qui est à côté de moi est un homme de silence, ce Silence avec une majuscule auquel il a consacré tout un ouvrage. C'est un "grand" de ce monde, de ces hommes que je n'ai pas coutume de côtoyer, de ceux qui toute leur vie ont fait la course... en tête. Beaucoup rêveraient de ces destins. Certains sont prêts à tout pour accéder à ces hautes charges. Et pourtant il en est comme lui qui sont incontestables et qui y parviennent presque malgré eux. Oh ! Il arrive qu'ils soient contestés à cause de la rigueur de leur message et du rappel incessant mais charitable des exigences d'un état.
Je n'aurais pas dû être là. J'étais invité au mariage que cet homme célébrait, trouvant le temps, dans un emploi du temps digne d'un chef d'état, d'honorer, par amitié, de sa présence une cérémonie familiale. Mon épouse n'était pas libre et j'étais donc seul. Il résidait dans une abbaye qui m'honore de son amitié. On pensa donc à moi pour le ramener à bon port.
Mes amis sont des gens délicats. On me demanda donc si ca me dérangeait. Je répondais que non, que j'étais honoré qu'on me fasse une telle confiance.
Le mariage avait lieu dans un de ces beaux villages du Luberon, si beaux qu'ils sont là proie des touristes mais pas au point de lui soustraire son âme.
Une belle chapelle, deux fiancés émus et émouvants qui scellent ainsi leur union "jusqu'à ce que la mort les sépare". Une magnifique traversée de ce plateau magnifique nous amène au lieu de la réception. Quelques conversations amicales plus tard et on me donne le signal du départ.
Je suis assez ému. Une longue heure de route. Envie de poser mille questions, de recueillir des confidences.
Je le préviens, lui, l'homme du silence, que je suis un grand bavard et qu'il n'hésite pas à me demander de me taire dès qu'il le désirera. Il sourit.
Une heure : l'envie de connaitre et de se faire connaitre, de partager ses doutes, d'entendre des certitudes.
Derrière, son secrétaire particulier écoute et participe assez peu. Un de ces hommes d'ombre et de service qui sont là pour faciliter la vie et rendre les choses possibles.
Je prends la route la plus longue. Je partage au passage un peu de l'histoire de ma région.
Je suis à côté d'un de ces hommes qui ont en partage le destin de l'église.
L'homme qui est à côté de moi, est africain dans ce Vatican si européen. Il est cardinal. Il est garant du message de l'Eglise.
Mais déjà nous sommes arrivés. Un moine nous accueille dans l'abbaye endormie. On se salue. Je reprends la route et retourne chez moi.
Comment te dire, ami qui me lit, et qui doit trouver mon texte bien décousu, tout ce qui a pu se passer en une heure dans mon coeur et dans mon âme ? Juste le sentiment, par le coup du hasard , d'avoir un court instant fréquenté un homme d'une autre dimension.
Dimanche je retourne à Marseille et c'est au pied de la Bonne Mère que je commencerai cette journée. J'y déposerai tout ce qui est trop lourd pour moi et si ton fardeau te pèse aussi, je veux bien en déposer un peu de ta part.