Il suffit de presque rien....
Un appel téléphonique un matin de novembre, une opportunité. Et un rapide dialogue :
« B... : Tu fais quelque chose le 1er décembre ?
J... : Je ne sais pas. Je vais voir.
B... : Et bien moi, je sais. Tu me retrouves à Paris. »
Quelques minutes plus tard et la boucle est bouclée. Je sais que c’est l’occasion de retrouver un ami perdu de vue depuis longtemps et parti parcourir le monde. Il sera là ...de passage. On s’échange quelques numéros de téléphone et quelques adresses. Je sais déjà que j’y serai.
Je pars samedi à l’aube, et c’est dans un Paris d’insurrection que j’arrive. Un Paris d’insurrection de gilets jaunes, qui peinent à exprimer clairement leur désarroi,
et d’incompréhension de technocrates prétentieux. Mais ici ce n’est pas comme dans mon village : Un quartier peut exploser sans que les autres ne s’en soucient.
Le restaurant est près de la Gare Montparnasse. Un restaurant mythique que je connais déjà.
Nous sommes tous là à l’heure tant l’envie était grande. Nous sommes venus de tous les coins de France et cet ami retrouvé vient d’Angleterre. Nous sommes là pour un repas mais pour aussi bien plus que ça.
Parce qu’il y a quelques dizaines d’années, les six plus anciens accueillaient les quatre plus jeunes dans l’ambiance joyeuse et folle d’un bizutage d’école militaire.
Vingt ans, l’âge des rêves, l’âge des espérances, l’âge où l’on se construit. L’âge où on se partage ses réflexions et ses envies. On rêvait d’être militaire. Je crois que j’étais le plus orgueilleux et je me voyais promis à une belle carrière. J’ai aimé l’armée ...mais je suis parti le premier juste devant la porte de cette école mythique à laquelle je me destinais.
Deux autres sont partis très vite : l’un, parce que Celui qui l’appelait était encore plus grand que l’amour de son pays. Le second parce que c’est son pays qui était trop petit et que c’était le monde entier qu’il lui fallait pour terrain d’exercice.
Les autres ont fait des carrières diverses et honorables mais ce sont arrêtés avant d’avoir ces étoiles qui peuvent parfois un peu piquer l’honneur si on n’y prend pas garde.
Les quatre plus jeunes qui arrivaient alors sont restés amis, parfois sans trop pouvoir se le faire savoir tant la vie peut séparer. Quatre heures d’un joyeux brouhaha. Chacun raconte à chacun sa vie, sa famille, ses enfants. On a tant de choses à se dire. On occupe le premier étage du restaurant.
Au sous-sol un autre brouhaha. Ils ont l’âge que nous avions alors, l’âge de nos enfants. Ils fêtent aussi quelque chose. On ne sait pas quoi mais c’est joyeux aussi.
Personne n’est déçu, pas même surpris. On ne sait pas vraiment, même si on s’échange nos adresses, quand on se reverra. On peut douter après un si long silence qu’il nous reste même le temps de nous revoir un jour. Mais c’est.... à la grâce de Dieu. C’est pour ça qu’au moment de commencer le repas notre « curé » nous fait tous remercier, même si certains sont allés chercher ailleurs leur spiritualité.
On se quitte. Ceux dont les trains sont les plus tardifs se retrouvent un instant à la gare. Celui qui a organisé ce moment nous a préparé un recueil de photos de cette époque que je ne connaissais pas. Un vrai cadeau du ciel pour moi qui ne garde généralement pas trop de traces.
Depuis je savoure et je remercie. Je fais aussi un peu de place dans mes prières malhabiles pour ces amis retrouvés et ce moment de grâce.
Il pleut ce matin dans cette Provence que je n’ai plus quitté depuis ce jour d’entrée dans cette école et, jeudi, j’étais encore dans cette ville qui accueillit nos études, mais pour d’autre raisons. Et aujourd’hui je vais à Avignon dans une petite chapelle remercier d’un vœu pluri centenaire.
Mais je te promets, ami lecteur, je te raconterai.
Bon dimanche.
