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et pourquoi ne pas le dire ?
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8 mai 2011

Roger

Et si je vous parlais de Roger. C'est le voisin du bout de la rue. Lorsque la famille de Jacques était arrivée Roger était déjà seul et Roger était déjà vieux. Cassé, marchant courbé. Boulanger, fils de boulanger, il avait du renoncer à la boulangerie à la mort de ses parents. Seul, il ne savait pas. Il était devenu ouvrier dans une usine proche. Un de ces ouvriers à l'ancienne, partant sur son vélo, toujours très proprement vétu de son bleu. La classe, celle des ouvriers d'autrefois fiers d'une condition que l'on louait encore avec raison. La cassure de son dos s'accentuait avec le temps et un jour Roger marcha presque à angle droit. Il aimait les gens, les autres, tous. Il adorait rendre service. Il savait tout de vous, de vos enfants, de vos amis. Un jour Jacques déchargeait un gros camion de bois. Roger, tout petit, tout fluet, tout cassé ne voulut point le laisser sans que Jacques ait accepté son aide. De la force, toute la force, de ce corps trop petit. Du courage, de l'amitié, peut-être de l'affection. Roger voyait trop mal mais Roger aimait l'étude. Ses camarades d'école disent encore qu'il aurait pu aller loin si ces parents avaient pu se passer de lui à la boulangerie. Ses parents, puis sa maman, puis personne. On pouvait le voir dès le matin très tôt lire d'abord le journal avec des loupes de plus en plus grosses puis des livres, des gros livres, des dictionnaires. Le dictionnaire, l'ami des gens simples qui aiment l'étude et qui n'ont pas étudié. Il allait y piocher, les mots, les idées, les définitions comme s'il accédait à un trésor. Il n'en parlait jamais mais sa culture était immense et se ressentait dès qu'on parlait d'un pays, d'une personne. Avec des mots d'une telle précision et d'une telle délicatesse qu'ils transpiraient l'amour des mots et des autres. Chaque matin Roger commencait son tour de village : maison de la presse (le journal, les amis réunis devant, les anciens du matin), boulangerie (le pain), épicerie. L'ensemble prenait du temps et tenait dans son cabas de toile cirée noire comme en avaient nos grands parents.

C'était bon de le croiser. Ca voulait dire que l'histoire du village continuait.

Et puis un jour Roger n'est pas sorti de chez lui à l'heure habituelle. Les volets sont restées fermés. Très vite, un, deux, dix voisins s'assemblaient devant chez lui inquiets. Tous craignaient le pire. Personne n'osait le dire, de peur que l'évocation même de l'idée ne déclencha une véritable catastrophe. L'un d'eux, plus hardi que les autres, frappa au volet : rien. L'angoisse augmentait. Puis de plus en plus fort : rien. Puis on finit par tambouriner avec une rare violence comme pour chasser l'idée fatale, le mauvais sort. Roger sortit enfin. Il ne s'était simplement pas réveillé. Il s'étonnait de la présence de tant de personnes. On lui trouva un pieux mensonge. Roger partit encore quelques matins.

Un jour ne suffit pas pour parler d'un être aussi exceptionnel. Si vous le permettez, Jacques continuera plus tard à parler de Roger.

Passez une bonne journée.

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Commentaires
V
l'impression d'avoir le même là..encore là... le vélo..la brouette.....un air de mon R. d'ici....
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B
Chez nous, une excellente boulangerie et... c'est tout. Pas d'autres magasins, pas d'endroit où se retrouver, où parler avec un Roger. Pourtant, il doit bien y en avoir un ou une... les habitants sont plutôt sympathiques dans ce minuscule village de 700 âmes... simplement, on manque d'occasions de se croiser et c'est dommage. Continuez à nous raconter Jacques, le jardin, Roger, le village...
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C
Il y avait une personne comme Roger également au bout de notre rue, cette histoire m'y a fait repenser avec tendresse, merci Jacques! et bon dimanche!
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B
Vous savez quoi Jacques ? je crois que tout le monde aime déjà l'histoire de la vie de Roger.On attend la suite c'est une certitude. <br /> <br /> il y a surement un" Roger" qui sommeille dans nos villages. Mais la vie actuelle, les passations de propriétaires, les nouveaux habitants, plus personne ne fait attention aux "Roger" de nos villages. <br /> <br /> vous en parlez avec beaucoup de finesse. On passe ici et on lit les belles histoires de Jacques, un conteur. C'est un vrai plaisir. Bon dimanche à tous.
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Z
Je l'imagine sans peine sur son vélo, et dans toutes les images que vous décrivez, le dictionnaire, la boulangerie, les rencontres. Votre écriture est cinématographique, généreuse, simple, mais sans mièvrerie aucune, empathique, oeuvre de l'amour sans aucun doute. Une grande justesse ! Merci.<br /> Zénondelle
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et pourquoi ne pas le dire ?
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