Roger
Et si je vous parlais de Roger. C'est le voisin du bout de la rue. Lorsque la famille de Jacques était arrivée Roger était déjà seul et Roger était déjà vieux. Cassé, marchant courbé. Boulanger, fils de boulanger, il avait du renoncer à la boulangerie à la mort de ses parents. Seul, il ne savait pas. Il était devenu ouvrier dans une usine proche. Un de ces ouvriers à l'ancienne, partant sur son vélo, toujours très proprement vétu de son bleu. La classe, celle des ouvriers d'autrefois fiers d'une condition que l'on louait encore avec raison. La cassure de son dos s'accentuait avec le temps et un jour Roger marcha presque à angle droit. Il aimait les gens, les autres, tous. Il adorait rendre service. Il savait tout de vous, de vos enfants, de vos amis. Un jour Jacques déchargeait un gros camion de bois. Roger, tout petit, tout fluet, tout cassé ne voulut point le laisser sans que Jacques ait accepté son aide. De la force, toute la force, de ce corps trop petit. Du courage, de l'amitié, peut-être de l'affection. Roger voyait trop mal mais Roger aimait l'étude. Ses camarades d'école disent encore qu'il aurait pu aller loin si ces parents avaient pu se passer de lui à la boulangerie. Ses parents, puis sa maman, puis personne. On pouvait le voir dès le matin très tôt lire d'abord le journal avec des loupes de plus en plus grosses puis des livres, des gros livres, des dictionnaires. Le dictionnaire, l'ami des gens simples qui aiment l'étude et qui n'ont pas étudié. Il allait y piocher, les mots, les idées, les définitions comme s'il accédait à un trésor. Il n'en parlait jamais mais sa culture était immense et se ressentait dès qu'on parlait d'un pays, d'une personne. Avec des mots d'une telle précision et d'une telle délicatesse qu'ils transpiraient l'amour des mots et des autres. Chaque matin Roger commencait son tour de village : maison de la presse (le journal, les amis réunis devant, les anciens du matin), boulangerie (le pain), épicerie. L'ensemble prenait du temps et tenait dans son cabas de toile cirée noire comme en avaient nos grands parents.
C'était bon de le croiser. Ca voulait dire que l'histoire du village continuait.
Et puis un jour Roger n'est pas sorti de chez lui à l'heure habituelle. Les volets sont restées fermés. Très vite, un, deux, dix voisins s'assemblaient devant chez lui inquiets. Tous craignaient le pire. Personne n'osait le dire, de peur que l'évocation même de l'idée ne déclencha une véritable catastrophe. L'un d'eux, plus hardi que les autres, frappa au volet : rien. L'angoisse augmentait. Puis de plus en plus fort : rien. Puis on finit par tambouriner avec une rare violence comme pour chasser l'idée fatale, le mauvais sort. Roger sortit enfin. Il ne s'était simplement pas réveillé. Il s'étonnait de la présence de tant de personnes. On lui trouva un pieux mensonge. Roger partit encore quelques matins.
Un jour ne suffit pas pour parler d'un être aussi exceptionnel. Si vous le permettez, Jacques continuera plus tard à parler de Roger.
Passez une bonne journée.