Images de prof (1)
L'homme avance difficilement dans le couloir menant à la salle de classe. Un couloir vétuste dans un lycée vétuste de province. Un ancien couvent reconverti. De beaux murs, de belles pièces mais si mal adaptées aux besoins de l'enseignement. Les élèves attendent devant la porte. L'homme se déplace avec difficulté parce qu'il boîte très fortement. Sa jambe décrit à chaque pas une sorte d'arc de cercle qui lui coûte énormémént d'énergie. Il porte une blouse grise, survivance d'un autre temps, d'une autre époque. Et pourtant aucun élève n'a envie de se moquer de l'homme qui s'approche. C'est un homme âgé qui enseigne au-delà de son âge de retraite. On ignore pourquoi. Les élèves s'en réjouissent presqu'autant que leurs parents. Les quelques cheveux qui lui restent sont très blancs et lui font comme une sorte de nimbe. Des yeux d'un bleu très clair, pleins de bonté. On raconte qu'il a vécu de grandes souffrances, son infirmité, puis une famille décimée par un grave accident de la route. On ne sait pas très bien. On est "les élèves". Les terminales C, sa classe de prédilection. Beaucoup de garçons et peu de filles, un lycée en train de fusionner avec un autre. Il va nous préparer à la vie de demain, nos facs, nos classes préparatoires, notre vie, nos réussites ou nos échecs. Il nous a accueilli en nous disant qu'il ne faudrait pas trop se fier à notre niveau de notes. Il n'y attachait pas beaucoup d'importance. Il ne voulait ni gâcher les dossiers de ceux qui ferait voulaient des prépas, ni démoraliser les plus faibles d'entre nous. "La seule note vers laquelle il faut tendre, nous disait-il, c'est le 20/20. Peut-être n'y arriverez-vous jamais. Mais on ne peut entrer dans la vie avec de trop médiocres ambitions. Dit-on à une femme qu'on l'aime à 50 pour cent ?" Des élèves séduits par sa bonté, par son message, par sa douceur. Une volonté d'expliquer, de faire comprendre. Jamais de chahut, pas de cancres dans sa classe. L'amour des mathématiques, cette science qui lui semblait si douce qu'il avait envie de la faire aimer et qu'il en parlait comme un amoureux...et pourtant quel univers compliqué pour nous !
Une énorme capacité à distinguer dans votre copie l'élément positif, celui qui vous ferait grandir. La traque des erreurs, des suffisances. Une écriture parfaite, des copies corrigées au jour le jour. Les meilleurs seront présentés au concours général, il distribue abondamment les sujets à tous ceux qui le désirent : "ainsi vous comprendrez la douceur des exercices un peu plus théoriques".
Une préoccupation au-delà du temps, des années, des élèves.
Je ne vous dirai pas son nom : il n'aurait jamais compris qu'on mette autant de mot sur ce qu'il considérait comme de l'artisanat : la recherche de la perfection dans l'acte quotidien d'enseigner.
J'ai pensé à lui presqu'à chaque fois que j'ai tenté d'aider un de mes enfants dans ses études. Et aujourd'hui j'ai plaisir à ce qu'il sache, au paradis des profs, qu'un de ses "petits" parle encore de lui.
Rien ne tuera jamais l'envie d'enseigner. Les pires des sociétés, les plus bêtes des réformes, même pas la médiocrité des élèves ou des hiérarchies.
Bon courage, les profs !