Le GROS mot
L'homme avait abandonné depuis quelques jours son bureau. Plein de bonnes raisons : trop de travail, trop de fatigue, une organisation trop difficile. Les mots lui manquaient autant qu'il manquait aux mots. Lorsqu'il les retrouva, ils étaient tous un peu tristes mais contents de le revoir. Seul un d'entre eux boudait dans un coin de la table. Il était gros, sale, mal fichu et d'un abord décidement peu avenant. Bref c'était un gros mot. Visiblement il faisait la tête.
"Qu'as tu donc ? "lui dit l'homme. Renfrogné, le mot ne voulait pas répondre. Puis devant l'insistance de l'homme à résoudre ce problème, il dit : " Tu ne m'utilises jamais. Il n'y en a que pour les autres. Tu es bien content de me trouver pourtant quand tu te blesses, quand l'inspiration te manques ou quand tu essuies un revers amoureux."
L'homme répliqua :" Mais tu t'es vu. Tu fais peur à tout le monde. Tu effraies les enfants avec ton allure repoussante. Si je te couche sur le papier, il se trouve aussitôt sali de ton passage;"
"Tu ne disais pas ça lorsqu'elles te quittèrent autrefois. Tu passais des jours et des nuits à n'utiliser que nous. Où lorsque tu eus des problèmes de travail et que tu perdis cet emploi qui te faisais vivre. Ta bouche était pleine de nous. Alors ,nous aurions droit à un tel usage et jamais au papier !"
"Non ! Résolument le papier mérite mieux que vous. Le seul papier qui vous irait serait le papier toilette pour vous donner meilleure mine."
"Mais tu pourrait tenter au moins de nous écrire sous une forme plus adoucie, édulcorée."
"Vous n'auriez alors plus aucun sens. Vous êtes là pour la rage ou la colère. Et que serait un "Zut !" ou un "Bigre !" pour exprimer cette rage ou ce dépit. Non, il faut que vous soyez immondes quand on a besoin de vous. Autrement vous n'auriez même plus de raison d'être. J'ai besoin de vous pour crier la haine, la colère, la peur et tous les sentiments les moins nobles qui soient. J'ai besoin que vous fassiez peur, que vous fassiez mal. Mais je réserve au papier le meilleur de moi. Je veux exalter les beaux et les bons sentiments, peindre les belles gens, décrire les belles choses."
" Et si nous cessions alors d'exister ? Ce serait peut-être mieux dit alors le gros mot soudain devenu triste de penser à sa propre disparition."
" Vous manqueriez hélas à ma vie. Elle ne peut être faite que de bonheurs, elle doit avoir sa part d'ombre. Vous êtes là pour ça, serviteurs utiles mais méprisables."
Le gros mot commença lors à retrouver un peu de sureté. Il se pavanait. Il en rajoutait. Il bousculait les autres mots. Il renversait les objets de la table.
" Tu es utile mais vite génant." Lui dit l'homme."Tu comprends bien que je suis obligé de te garder à couvert."
Comme le mot faisait de plus en plus de bruit l'homme fut excédé. Lui qui se targuait de calme et de bons sentiments éclata alors. "Tu m'emmerdes ! Fous moi la paix !" Il regretta aussitôt ces mots comme on les regrette à chaque fois. Il ne pouvait même pas demander pardon puisque ces mots si vils ne d'adressaient à personne d'autre qu'à eux mêmes. Il perçevait l'ironie de la chose. Le gros mot souriait. Il avait gagné. L'homme l'avait rejoint dans son espace, dans les bas fond. Il comprit qu'il avait alors intérêt à se faire tout petit et le gros mot retourna parmi les mots ordinaires.
L'homme s'en voulait mais oublia vite cet écart et retourna chercher parmi les autre mots de quoi dépeindre ce monde qu'il aimait tant et ces belles gens et ces belles choses. L'idée même lui redonna le sourire. Mais ce serait pour un autre jour. Il retourna se coucher en remerciant le ciel que ce ne fut que dans le royaume de l'ombre que ces mots puissent exister.