Salle des ventes
Jeudi, vente courante. Les objets ordinaires des vies ordinaires. Quelques saisies, quelques faillites. L'horreur des objets vendus à perte pour satisfaire des lois et des cupidités souvent stupides. Vilaines choses mais choses. Objet à trois sous. Bonheur des pauvres et des revendeurs. Puis vient l'heure des autres ventes, les ventes volontaires. Des objets qui n'avaient plus de sens pour personnes et qui vont en retrouver un pour certains. Ce que dit Raspail : "là où la moitié de la France achète ce que jette l'autre moitié". Objets mystérieux vendus en vrac. L'ancêtre qui deviendra l'ancêtre de celui qui l'acheta. Inventaire à la Prévert. Le beau côtoie le laid et le laid l'insolite. Les rangs d'habitués. Les rangs des marchands. Les rangs des coquins qui s'entendent à la baisse... ou à la hausse. Un commissaire priseur malin, souvent désinvolte parfois moqueur. Un employé maladroit, des objets cassés. Des caisses de livres qui partent pour 3 sous. Des caisses d'objets qui descendent à rien et qui remontent à leur prix, en tous cas à un prix. Manoeuvres de marteaux et habileté. Des objets à la mode, on ne sait pas pourquoi qu'on s'arrache aujourd'hui, qu'on rejettait hier. Le rang des vieilles dames qui n'achètent que ce qui ne vaut rien et dont on imagine les intérieurs peuplés d'objets hétéroclites, capharnaüm des yeux. La dame aux poupés anciennes et aux broderies. Et puis il y a cet homme qui vient là pour le bonheur des yeux, le bonheur des objets. Un mystère pour les clans. Une complicité avec les commissaires. Il ne vient pas quand il est riche mais quand il est pauvre pour se faire le plaisir de la bonne affaire, de l'objet qui fut aimé, du souvenir qui deviendra sien. Parois il achète juste pour donner un toît à l'objet rejeté de tous. Chacun semble alors le remercier.On partage à plusieurs le plaisir de la bonne affaire faite par l'un d'entre nous. La salle est belle, elle est neuve. Elle a sa place dans la rues de la mère des misères : Rue mère Térésa. Si ce n'était pas vrai, il faudrait l'inventer. Parfois un mot d'encouragement du commissaire voire une félicitation: "ce fut vraiment une bonne affaire". Les habitués ont leurs chèques de caution préparés à l'avance, usés d'avoir trop servis. Les nouveaux hésitent, ont peur qu'on les regarde et que leur doigt levé soit perçu comme enchère. Un petit couple qui s'équipe et qui rêve des ces objets qu'ils vont bichonner, qu'ils vont ouvrir à leurs rêves. Peut-être ce berceau. Non, c'est le vieux cheval à bascule. Aîe, l'acheteurs de cadres dorés est là. L'homme n'aura pas celui dont il rêve. Si, l'homme part. Le cadre doré sera sien. Il ne lui coûtera pas plus que le prix raisonnable. Le prix qu'on s'est fixé sans trop savoir pourquoi. L'homme n'est pas joueur. Il ne va jamais au piège de la surenchère. En fait il sait que si l'objet ne devient pas sien, il cache un autre objet, plus beau, plus rare encore et qu'au plaisir de la possesssion il aura ajouté le plaisir de l'attente. Il en est des objets comme des êtres qu'on est appelé à aimer.
Elle partage avec lui le plaisir des objets. Leur maison est remplie de ces folies d'un jour. Certaines plairont à d'autres qui partiront en cadeau : apothéose du bonheur d'avoir plus de celui de donner. Le bonheur en cascades. Elle sait tout des cadres, des ors, des patines. Ils partagent les livres. Les meubles sont souvent parties de quatre mains.Aujourd'hui ce dessin d'enfant. Une signature connue. Un joli cadre. On ne changera rien. Il viendra juste se poser sur le bord de la cheminée.
Jeudi dernier il partit à vide. Il a perdu une matinée de travail. Il a gagné une matinée de rêve.