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Bonheur de l’insomnie. Réveillé quand les autres dorment, on se sent un peu comme une sentinelle qui veillerait sur ceux qu’il aime.
Je m’étais couché tôt, « mort de sommeil ». En une seconde je m’endormai. Je m’aperçus à peine qu’ELLE me rejoignait dans le lit. Juste le sentiment d’une présence bienveillante. 
Je n’aime pas rester au lit quand je ne dors plus. Alors je me lève. Je lis. J’écris parfois. J’évite de rester à ruminer des pensées. Parce qu’elles arrivent dans l’ordre : d’abord les pensées douces et lumineuses, puis les inquiétudes pour ceux qu’on aime, puis passer en revue ceux dont on sait la souffrance, parfois même reviennent les souvenirs noirs du passé. 
La lecture est un antidote puissant. Toujours quelques livres entamés m’attendent au salon ou sur ma tablette. Selon l’humeur et la qualité d’éveil je prends les plus légers ou les plus profonds. Écrire est une autre chose : c’est l’écume des pensées qui vient se coucher sur la tablette. Ceux qui écrivent savent bien comme c’est devenu tellement plus facile depuis l’apparition de ces outils électroniques.
J’aimerais bien appeler mes enfants du bout du monde, confinés eux aussi, prendre de leur nouvelles, parler avec mes petits-enfants, savoir comment ils vivent cette isolement forcé. Mais ce serait réveiller ma maison qui dort et me remplir d’un bonheur si fort qu’il me priverait de toute reprise possible de sommeil. Ce serait aussi désorganiser leurs journées de confinement.
La petite chatte m’a suivit et dort dans un fauteuil en face de moi. J’aimerais qu’elle me  dise ses secrets de sommeil, elle qui passe une bonne partie de ses journées et de ses nuits à dormir profondément
Je regarde mon salon qui m’est cher, les objets que j’aime, les tableaux accrochés. Nous y séjournons beaucoup en ces moments d’isolement. Nous avons même sorti une petite table de bridge pour qu’elle y télétravaille plus confortablement. Ce n’est pas le cas cette semaine car elle travaille une semaine sur deux. Mais l’équipement reste en place. La semaine dernière je restais auprès d’elle pendant qu’elle travaillait, une façon de savoir de quoi est fait une partie de son quotidien. Je ne restai pas trop longtemps car il faut aussi que je me bouge. 
La nuit c’est le moment aussi le plus propice à la prière. Non pas mon ami, que je sois très habile à cet exercice. Mais le jour où j’ai compris qu’il existait dans un quelque part que je ne connais pas, un Être merveilleux, capable de s’intéresser à moi personnellement, comme à des milliards d’autres petits êtres, j’ai abordé les choses de toute autre façon, libéré  du temps et de l’espace et animé d’une profonde reconnaissance. Oh ! Ça ne m’a pas pour autant délivré des contraintes que nous vivons. Ça n’a pas non plus supprimé toutes les peines de ma vie. Disons que je les  vis  différemment et que j’ai plaisir à échanger avec cet être merveilleux qu’on appelle Dieu dans ma religion et qui nous considère , chacun de nous comme ses enfants. Pardonne-moi si tu ne crois pas (et je sais bien que c’est le plus courant parmi ceux qui me lisent) mais la nuit est le moment où je ressens le mieux ce lien invisible et mystérieux.
 Quand je dis « échanger », c’est d’ailleurs un peu exagéré : c’est moi qui parle le plus, ce qui ,au passage,  agace le chat qui se demande ce qui se passe lorsque c’est à haute voix. Mais le plus souvent c’est dans le silence de mon cœur que tout ça se passe. Te dire qu’il me répond serait bien exagéré. Mais je lui attribue souvent, comme un clin d’œil, les mille bienveillances qui maintiennent en santé et en sécurité l’étourdi et le maladroit que je suis.
En ce moment dans mes pensées, il y en a beaucoup qui tournent autour de cette étrange période que nous vivons. Je pense à ceux qui se débattent dans le doute, l’inquiétude et les souffrances de la maladie. J’admire beaucoup le courage et l’abnégation de ceux qui souffrent et les grâces qui leur sont données. Ils viennent rejoindre la liste pourtant déjà longue de mes amis qui sont dans cet état.
Il y a aussi...l’aujourd’hui. J’aimerais servir à quelque chose, trouver le petit aménagement qui rendrait les choses plus faciles, trouver les mots qui apaisent les cœurs. Et je suis contraint de reconnaître ma totale impuissance...sauf me dis-je que peut être la pensée, sûrement la prière....et ça me console un peu.
Je pense à ceux qui travaillent pour ces malades dans les services d’urgence ou autres. L’une d’elle me préoccupe plus que d’autres mais l’ignore certainement. Je sais les capacités des femmes et des hommes à l’héroïsme dans ces moments. C’est aussi une source de joie que de savoir ces grandeurs quand on sait bien que nous, les humains, savons être si petits et mesquins.
Je pense à vous, tous mes amis, qui actuellement cumulez à la maison vos tâches de travail à distance et celles que d’ordinaire vous déléguez aux professeurs et aux éducateurs.
Je pense à tous ceux qui trouvent les moyens de nous faire rire, ou rêver, ou chanter, ou applaudir dans ces moments douloureux.
Je pense à la vie qui devra reprendre et qui ne sera jamais plus comme avant. Je me demande si nous saurons revivre en tirant les leçons de cette crise. Ne plus mettre avant toute chose cet équilibre périlleux qui ne repose que sur le goût d’un profit dont plus personne ne sait qui en bénéficie vraiment.
Je rêve d’un monde plus silencieux comme en ce moment...mais pas tant. Je rêve d’embrasser ceux que j’aime, de les étreindre, de les toucher, de les voir, de les entendre, de les sentir. On dit que cette maladie se manifeste par le manque de goût et d’odorat. Mais elle prive aussi chacun d’entre nous de la satisfaction de mettre nos sens en éveil. Le toucher est impossible. Le goût se limite à peu de choses. L’odorat est masqué par ce papier qui couvre les visages. On se meut uniquement sur quelques dizaines ou centaines de mètres. On n’entend plus guère les bruits des activités de l’homme...
Mais dis-moi, mon ami ce billet est bien long. Je ne veux pas te prendre trop de ce temps que tu consacreras mieux à beaucoup d’autres choses.
Je te laisse donc. Je pense à toi. Je prie pour toi.
Bon confinement et sois raisonnable : reste chez toi. 
Je t’embrasse.